Je ne peux pas dire si l'adolescence est plus dure pour une fille
que pour un garçon, je n'ai testé qu'une version. Pas
plus que je ne peux dire si c'est plus difficile de se découvrir
homo qu'hétéro, je n'ai là encore testé
qu'une version.
Mais de tous les gens que je connais, filles ou garçons, homos ou
hétéros, lorsque je leur parle de leur adolescence,
ils rient, plissent les yeux d'un air mi-navré, mi-amusé
et secouent la tête, soudain encombrés de souvenirs.
Soyons honnêtes, c'est une période dont on ne sort jamais
indemne, une période charnière, une période cruelle
et passionnante, mais on préférerait qu'aucun historien
ne se penche jamais dessus. Si on devait revoir ces jours en détail,
on se rappellerait nos doutes, nos angoisses, nos questions. La cour
d'école n'était plus un terrain de jeu mais un champ
de bataille où les coups volaient bas, les adultes n'étaient
plus ces référents mais des abrutis qui ne comprenaient
plus rien à rien et les autres ados souffraient presque autant
que nous, pas autant, personne ne pouvait souffrir autant que nous.
Parfois, on sentait qu'il existait une réponse quelque part,
alors on cherchait la réponse. Les humains étant devenus
inopérants, il ne restait qu'un interlocuteur : les livres.
Pour beaucoup d'ados, ils sont le refuge ultime.
Comme les éditeurs sont des gros malins, ils publient des collections
spéciales. On a donc droit à des livres comme Le
Dico des Filles. Le principe me laisse déjà dubitative,
le résumé qui parle d'acné et de maquillage m'inquiète
un peu plus, les autres titres achetés par les acquéreurs
de ce livre m'alarment carrément : "La cuisine des
filles", "Le savoir-vivre des filles", "Le guide
de la bonne copine : Ni peste, ni poire !"...
J'aimerais savoir quand et comment, dans ces livres, on aborde, par
exemple, la découverte de son homosexualité ou la difficulté
de se sentir devenue une proie pour les hommes. Quand dit-on aux filles
"Peu importe que vous soyez une ménagère médiocre
si vous dirigez le plus grand service de recherche spatiale" ?
Quand leur dit-on "C'est à vous de décider quand
et avec qui vous aller avoir une relation sexuelle. C'est à
vous de décider quelles pratiques vous désirez. Personne
n'a le droit d'utiliser votre corps, il n'appartient qu'à vous." ?
Quand dit-on aux garçons : "Tu es homo ? Et ?
Ça ne devrait pas te bouleverser plus que d'être blond
ou brun. C'est ta nature, tu es fait ainsi et c'est très bien.
Tu as la même valeur que n'importe qui d'autre, ne laisse personne
te persuader du contraire." Ou "Ton meilleur pote est homo ?
Et ? C'est toujours le même mec que tu apprécies
depuis des années, il n'a pas changé. Sa sexualité
ne te concerne pas, tu as son amitié, c'est une chance, prends-en
soin.".
Pourquoi continue-t-on malgré les dégâts que l'on
constate au quotidien, à publier des livres qui entretiennent
l'idée que les filles doivent servir les garçons, que
les homos sont des pêcheurs répugnants et que, dans tout,
il ne peut y avoir qu'une voie ?
Contre le racisme, des mouvements sont nés et si un éditeur
avait l'idée de publier un livre raciste pour ados, il verrait
immédiatement se lever des boucliers. Contre le sexisme et
l'homophobie, on ne fait rien, on encourage même la propagation
de ces idées dans les jeunes esprits au moyen des livres.