Pauline
Roland (1805-1852)
Pourquoi
vous parler d'une femme dont l'histoire n'a même pas retenu le nom
... qui ne figure même pas dans l'encyclopédie (et pourtant, combien
d'illustres inconnus en encombrent les pages) ... dont le "martyre"
semble n'avoir même pas fait avancer d'un iota la cause des femmes
?
Peut-être
parce ce que je nous trouve parfois bien frileuses dans nos luttes,
alors que sont devenues réalités les utopies pour lesquelles elle
se battait. Peut-être parce que je nous trouve parfois un peu trop
sûres que l'avenir ne remettra jamais en question des acquis dont
nous ne savons bien souvent pas de quand ils datent. Peut-être parce
que je pense que nous ne pouvons pas nous payer le luxe d'ignorer
l'histoire, ni la géographie, d'ailleurs, car la condition servile
est toujours loi pour les femmes dans bien des pays.
Avant toute choses, je veux remercier Benoîte Groult pour son livre
"Pauline Roland, ou comment la liberté vint aux femmes", paru
chez Robert Laffont en 1991, dans la collection "Elle était une
fois". J'en ai tiré l'essentiel de mon article.
Quand
Pauline Roland naît, à Falaise, en 1807, la Révolution vient d'écarter
les femmes des "imprescriptibles droits de l'humanité". Privées de
tous droits civiques par la Constituante, les femmes sont écartées
de toute vie publique par la Convention : "Les clubs et les sociétés
de femmes, sous quelque dénomination que ce soit, sont défendus".
Un projet du Comité de législation formulera ainsi cette ségrégation
absolue : "Les enfants, les insensés, les mineurs, les femmes, les
condamnés à une peine infamante ... ne seront pas des citoyens". Et
on aboutit, tout naturellement, à l'article 1124 du code Napoléon
: "La femme est donnée à l'homme pour qu'elle fasse des enfants. Elle
est donc sa propriété comme l'arbre à fruits est celle du jardinier"
(*).
En ce début de XIXème siècle particulièrement favorable au "beau sexe"
(!), il est même étonnant que la mère de Pauline, bien que peu fortunée,
ait tenu à soigner l'éducation de ses filles et leur ait donné un
précepteur. Il est vrai qu'elle n'avait pas le choix du moyen, l'éducation
publique étant quasiment refusée aux filles. Encore que, dans sa grandeur
d'âme, Talleyrand, propose quand même : "Jusqu'à l'âge de huit ans,
elles pourront sans inconvénient fréquenter les écoles primaires et
y puiser les éléments des connaissances qui doivent être communs aux
deux sexes ; mais avant de quitter l'enfance, elles doivent s'en retirer
et se renfermer dans la maison paternelle". Il avait bien compris
les enjeux de l'éducation quand il conseillait aux hommes : "Ne faites
point des rivaux des compagnes de votre vie".
Le
précepteur de Pauline est jeune, beau, malheureux en mariage, et,
de surcroît, saint-simonien ! En 1814, le duc de Saint-Simon avait
imaginé une "religion" qui préconisait et mettait en pratique un mode
de vie fondé sur un changement radical des relations sociales, notamment
affectives et sexuelles, incluant une totale égalité de l'homme et
de la femme. Même en 1789, aucune femme, sauf Olympe de Gouges (et
on sait ce qu'il advint d'elle) n'avait osé se dire l'égale des hommes
et réclamer les mêmes droits, et aucune n'y fut d'ailleurs invitée.
On imagine le scandale parmi les bien-pensants, mais aussi l'exaltation
qui s'empare de Pauline, d'autant que les saint-simoniens veulent
atteindre leur but par la seule vertu de l'exemple et de la prédication,
et refusent d'imposer leurs idées par des moyens autoritaires.
Dans
Le Globe, en 1831, Prosper Enfantin, successeur de Saint-Simon,
lance un appel aux femmes : "Dieu est Homme et Femme". Il obtient
un énorme succès auprès de femmes telles Flora Tristan ou Pauline
Roland, qui, 110 ans avant Simone de Beauvoir, écrit : "Je ne consentirai
jamais à épouser aucun homme dans une société où je ne pourrais pas
faire reconnaître mon égalité parfaite avec celui auquel je m'unirais
...". Elle reprenait, en cela, les théories de Fourier, autre socialiste
utopiste, pour qui : "Le mariage est le tombeau de l'épouse et le
principe de toute servitude féminine (...) il la laisse hébétée, indifférente
même à son asservissement". On peut souligner, au passage, à quel
point ces utopistes se démarquaient des autres "progressistes" puisque
Proudhon lui-même, ancêtre du marxisme, écrivait en 1849, dans Le
Peuple : "Pour la femme, la liberté ne peut consister que dans
le droit au ménage".
En
1832, Pauline va travailler à Paris, et collabore à La Femme Nouvelle,
en signant de son seul prénom. Mettant ses convictions en pratique,
elle prend pour amant un disciple "blessé par la vie" et qu'il faut
convaincre du bien-fondé de la doctrine saint-simonienne. Enceinte,
et bien décidée à élever seule son enfant, elle prend un second amant,
saint-simonien déçu, qu'il faut ramener au bercail. Comme si elles
pressentaient le piège vers lequel on les pousse, la plupart de ses
amies se détournent d'elle. Car, en mettant en pratique ces comportements
avant-gardistes, les femmes prennent seules des risques. Pauline élève
donc seule son fils Jean-François, et survit en écrivant des articles
pour La Nouvelle Encyclopédie, dirigée par Pierre Leroux et Georges
Sand. Elle traduit le "Traité du divorce", de Milton, divorce qui,
autorisé en France par la code Napoléon, avait été aboli en 1816.
En 1847, dans une grande misère matérielle et psychologique, elle
part vivre avec ses enfants dans le phalanstère de Boussac. Elle y
fait l'école et peut appliquer ses idées très modernes sur l'éducation.
Elle la voudrait libre, gratuite et obligatoire pour tous depuis la
crèche pour libérer les mères. On est bien loin de ces rêves, lorsqu'en
1858, sept ans après la mort de Pauline, la section française de l'internationale
socialiste écrira : "La place de la femme est au foyer domestique,
la nature l'a faite nourrice et ménagère".
La
place faite aux femmes étant bien souvent le reflet des progrès d'une
société, on ne s¹étonnera pas qu¹en cette première moitié du XIXème
siècle, il n'existe aucune législation sociale. La condition ouvrière
est effroyable et les révoltes, telle celle des canuts de Lyon, sont
réprimées dans le sang. La royauté, la religion d'état et les privilèges
ont été rétablis. Après le féodalisme, c'est le règne du libéralisme
bourgeois triomphant. La terrible famine de l'hiver 1847-1848 (au
cours duquel périrent 1.000.000 d'irlandais) provoque un soulèvement
populaire qui va devenir une révolution et entraîner la fuite du roi
Louis-Philippe. S'ensuit une grande période de réformes sociales :
abolition de l'esclavage, liberté de la presse, liberté de réunion
et droit de vote pour TOUS ... mais pas pour TOUTES, car le code Napoléon
reste en vigueur !
Cela
n'empêche pas Jeanne Deroin, ouvrière en lingerie et amie de Pauline,
de fonder La Voix des Femmes. Déçue par les promesses des saint-simoniens
qui cherchaient LA Femme-Messie mais ne faisaient pas grand-chose
pour les femmes, elle est convaincue que les travailleurs n'ont rien
à attendre que d'eux-mêmes. Jeanne et Pauline jouent un rôle-clé dans
la création de l'Union des associations de travailleurs, en
octobre 1849. Mais le gouvernement ayant réprimé dans le sang de nouvelles
émeutes, déçus par les socialistes, ouvriers et paysans élisent Louis-Napoléon
Bonaparte. C'est le retour à l'ordre patriarcal. Les unions ouvrières,
jusqu'alors tolérées, deviennent suspectes. Pauline, déléguée des
institutrices, Jeanne, déléguée des lingères, et Louise Nicaud, déléguée
des blanchisseuses, se retrouvent en prison pour sept mois.
Au
cours de leur procès, Jeanne et Pauline attaquent violemment le mariage.
Du fond de sa prison, Pauline s'indigne : "La femme a-t-elle une vie
propre ou n'est-elle qu'un appendice dans la vie d'un homme ?". Ce
à quoi Proudhon, toujours lui, rétorque que l'ouvrière qui travaille
vole le travail des hommes, qu'en acceptant des salaires inférieurs
les femmes font le jeu des patrons et retardent le progrès. Ils rendait
ainsi les femmes coupables d'être mal payées !
Le
2 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte se déclare empereur des
français, et, suite au coup d'état, une répression sanglante s'abat
: 26.000 opposants sont emprisonnés, dont 10.000 déportés en Algérie.
Arrêtée le 6 février, condamnée à 10 ans de "transportation" en Algérie,
Pauline refuse de signer un recours en grâce qui l'obligerait à se
repentir de ses fautes et à promettre de s'amender. Emprisonnée dans
un couvent à EL Biar, elle résiste aux religieuses, et est envoyée
à Sétif, où elle travaille comme domestique pour survivre, puis à
Constantine et à Bône, où 600 prisonniers politiques meurent à petit
feu. Graciée de force, elle est renvoyée en France, mais, épuisée,
elle meurt à Lyon le 16 décembre 1852.
"La
femme libre est morte ! La bête est morte, mais le venin ne l'est
pas". Telle est l'épitaphe que lui fit Ernest Legouvé, titulaire de
la chaire d'histoire morale des femmes au Collège de France, et qui
se disait "féministe héréditaire" ...
Marie-Jeanne
(*)
Pour ce paragraphe je me suis inspirée de la préface de Françoise
Parturier au livre de Daumier "Intellectuelles (Bas Bleus) et femmes
socialistes" édité par Michelle Trinckvel en 1992.