En ces temps de législation
sur « les signes ostensibles » des opinions religieuses dans l'espace
scolaire et de risques de recul de la loi concernant l'IVG, il m'a
semblé fort à propos de revenir sur la carrière d'une avocate aussi
célèbre pour son féminisme que pour son irrévérence.
Gisèle Halimi se définit
elle-même comme une Avocate irrespectueuse1
et sa vie et ses engagements sont le reflet de ce refus des traditions
et des carcans. Enfant déjà, alors que sa mère, Fritna, lui serinait
« Tu ne dois pas faire ça, tu es une fille. »2
, elle était rebelle, lisait des nuits entières et rêvait de faire
des études pour échapper au mariage prévu pour ses 15 ans avec un
marchand d'huile de 25 ans son aîné. Elle rejetait le judaïsme oriental
de sa mère, elle aimait les arabes, prenait des amants. Elle refusait
de se taire et de rester cloîtrée chez elle.
De son enfance est né son combat, sa lutte pour que les traditions
changent et que les femmes aient leur place dans une société qui avait
réduit sa mère au silence. Dans le livre qu'elle consacre à sa mère
elle dira : « Fritna est l'explication de toute ma démarche.
J'ai voulu que les femmes ne lui ressemblent pas. »3
Gisèle Halimi est née le 27 juillet 1927 à La Goulette, en Tunisie,
d'un père berbère et d'une mère juive. Après des études de droit à
Paris, elle devient, en 1948, avocate au barreau de Tunis, puis de
Paris en 1956. Très vite, elle se spécialise dans la défense de la
cause des peuples et de la cause des femmes.
C'est en 1958 qu'elle se fait connaître en se faisant arrêter par
les autorités militaires tunisiennes pour avoir pris la défense de
syndicalistes tunisiens. Pendant la guerre d'Algérie, elle est l'un
des principaux avocats du FLN (Front de libération nationale algérien).
Elle rencontre Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir avec qui
elle fait connaître le « dossier Djamila Boupacha »4,
une jeune militante algérienne torturée par les parachutistes du colonel
Bigeard avant d'être condamnée à mort.
En 1967, elle préside la commission d'enquête sur les crimes perpétrés
par les Américains au Vietnam.
A partir des années 70, elle se lance dans le combat qui la fera connaître,
celui pour l'émancipation des femmes.
En 1971, l'année de la création du MLF (Mouvement de libération des
femmes), elle fonde avec Simone de Beauvoir Choisir La cause des
femmes, mouvement dans lequel militera notamment Geneviève Pastre
avec laquelle elle publiera avec aussi Andrée Michel le Programme
commun des femmes5
et dont elle est toujours la présidente.
Le 5 avril 1971, elle signe le Manifeste
des 343 surnommé « des 343 salopes »
publié par le Nouvel Observateur dans lequel 343 femmes déclarent
avoir avorté et exigent la liberté d'avortement et l'accès libre aux
moyens de contraception.6
L'année suivante, elle défend Marie-Claire, une jeune fille de 16
ans qui a avorté à la suite d'un viol. C'est le célèbre procès de
Bobigny. Comme elle l'écrira dans La cause des femmes, « Bobigny,
c'était précisément la seule fois où des femmes, des accusées, ne
sont pas venues dire : « Pardon » ou « Soyez indulgents »
ou encore « Nous ne reconnaissons pas les faits ». Mais des
femmes qui avaient décidé avec leurs témoins, les journalistes, leurs
avocats, de faire le procès de la loi de l'avortement. […] Débat qui
revendiquerait pour la femme, sa liberté de disposer d'elle-même.
Procès pour un nouveau féminisme en somme. »7
Combattre les lois injustes devient son cheval de bataille. En 1978,
elle défend à Aix-en-Provence deux jeunes femmes qui avaient été violées
par trois voyous. À l'époque, même si le viol est un crime,
l'usage veut que les coupables soient jugés devant le Tribunal correctionnel
et non devant la Cour d'assises. Elle fera du procès d'Aix-en-Provence
« le procès des lois existantes et d'une justice fondamentalement
misogyne »8.
C'est, entre autres, grâce à ce procès et aux revendications de Choisir
que la loi sur le viol sera modifiée en 1980.
De même, en 1981, alors qu'elle est députée à l'Assemblée Nationale,
elle demande à être rapporteure de la proposition de loi qui supprimait
le délit de l'homosexualité.
Après le vote de la loi Veil sur l'IVG (interruption volontaire de
grossesse), Gisèle Halimi militera pour l'égalité entre les hommes
et les femmes puis contre la peine de mort notamment durant son
mandat de députée de l'Isère, apparentée socialiste, entre 1981 et
1984.
En 1985, elle est nommée ambassadrice permanente de la France auprès
de l'UNESCO, puis conseillère de la délégation française à l'Assemblée
Générale de l'ONU. De 1996 à 1998, elle préside la commission politique
de l'Observatoire pour la parité. En 1998, elle participe à la fondation
du mouvement ATTAC (Association pour la taxation des transactions
pour l'aide aux citoyens).
Ces derniers temps, elle est remontée au créneau pour défendre l'idée
d'une loi sur les signes ostensibles de religion à l'école et pour
contester le projet d'amendement instaurant un délit d'avortement
involontaire dans la loi sur la grande criminalité.