Tout le monde en parle. Voilà Le film sur Virginia Woolf qui n'avait jamais été fait, le regard d'aujourd'hui sur cette femme d'un autre âge si contemporaine pourtant. Bien sûr, il y a déjà eu la trop célèbre pièce "Qui a peur de Virginia Woolf ?", mais ce n'était pas la même chose. Il s'agissait alors d'une sorte d'enquête sur sa personnalité. Dans The Hours, il ne s'agit pas de cela. Stephen Daldry est parti du roman Mrs Dalloway et a choisi d'en dresser une sorte de généalogie, d'en suivre la fortune à travers le siècle jusqu'à nous, tout en le mettant finalement en scène, transfiguré à travers des personnages neufs et pourtant chargés de la problématique au cœur de toute l'écriture de Virginia Woolf. Oh, je vois d'ici les sourires : "mouais, encore un truc intello…" Un peu. Avouons-le. C'est cependant plus qu'un exercice intellectuel et on trouve dans le film une question que nous connaissons tous, que nous ayons lu ou non la belle Virginia : Le temps. Le temps est notre questionnement majeur, il nous ramène à notre finitude. Quand le temps est écoulé, il n'y a plus que la mort. Quand le temps s'écoule, il y a l'activité. C'est la vie, les gestes quotidiens dans lesquels on s'abîme, la création artistique dans laquelle certains s'engouffrent, le don ou l'attention portés aux autres par les plus fortunés d'entre nous peut-être, riches de cette écoute, cette capacité à voir sans juger, à comprendre. Mrs Dalloway, campée il y a plus de 80 ans par Virginia Woolf, est de celles qui occupent le temps. Comme il est dit dans le film, "c'est l'histoire d'une maîtresse de maison qui prépare un dîner et qui s'aperçoit tout d'un coup qu'elle passe à côté de sa vie". Et Mrs Dalloway existe partout. En 1923, Virginia Woolf elle-même bataille avec elle, est hantée par la gestation de ce personnage. Dans les années 50, une américaine moyenne mesure la portée du roman à l'aune de son existence insipide et, 50 ans plus tard encore, une femme nourrit sa vie de culture et de mondanité pour en préserver les meilleurs souvenirs de l'atteinte dégradante du temps. Vous parlerai-je des trois femmes qui tiennent ces rôles? Elles sont d'une vérité extraordinaire, chacune à leur manière. La première, Virginia, est d'une éblouissante exigence. Les deux autres confrontées presque malgré elles à l'évidence de leurs déceptions et de leur responsabilité à cela ont une grandeur qui transcende leurs moindres gestes. Enfin, chacune est associée à celui ou celle qui, d'une manière ou d'une autre, sert soit de miroir (l'artiste inspiré) soit de témoin (le fils trop perspicace) soit de partenaire privilégié, sous-estimé peut-être aussi (le mari de Virginia Woolf, la compagne de Clarissa). Pourtant, rien n'est figé. Les rôles circulent à partir de Virginia qui, elle, reste le pivot, l'architecte intérieur de cette trame narrative. Le chassé-croisé à travers le temps et nos pauvres ruses pour le tromper est magistral. On ne pouvait pas rendre un plus juste hommage cinématographique à la richesse de ce qui fonde l'œuvre de Virginia Woolf ni en préserver mieux la complexité mêlée de simplicité. Je pourrais aussi ajouter que le thème de l'homosexualité traverse le film comme un fil presque imperceptible, comme faisant partie des choses qu'on refoule, mais qui perdurent. Ce n'est pas négligeable. Je pourrais rappeler aussi que le réalisateur de cette merveille est celui qui nous avait déjà séduites avec Billy Elliot, l'enfant danseur des faubourgs. Ce ne serait que vous fournir deux ou trois arguments supplémentaires, extérieurs, pour aller dès ce soir voir le film. Mais ce qui m'a troublée au plus haut point, je vais vous l'avouer : ce n'est ni le couple lesbien ni la féminité si magnifique du poète ni la clairvoyance silencieuse du gamin. Non. C'est la transparence dure de Nicole Kidman en Virginia Woolf. On voit s'écrire l'œuvre à travers elle, elle parvient à incarner au sens propre la création artistique et ça la rend… magnifique. Voilà. Maintenant vous n'avez plus d'excuse. Il faut aller voir The Hours de toute urgence. Les heures fileront ensuite différemment pour vous, croyez-moi. The Hours, de Stephen Daldry, avec Meryl Streep, Julian Moore, Nicole Kidman etc. |