Il restait encore un peu de l’été 2006 pour aller voir
une expo troublante, 20 années du travail de Cindy Sherman
au Musée du Jeu de paume (place de la Concorde, c’est à
Paris mais c’est tranquille Paris, l’été, non ?)
J'y ai vu des photos. Et beaucoup plus que des photos. Cindy Sherman
est considérée partout comme "l’artiste post-moderne
par excellence". Si capter l’attention de ceux qui n’aiment pas
forcément l’art en tant que concept c’est cela, être-post
moderne, alors je suis d’accord, ce qui vous fait une belle jambe
pour l’été !!!
En séries chronologiquement ordonnées, dans une dizaine
de salles, sans aucun titre, les photos mettent en scène énormément
de personnages différents et pourtant c’est presque à
chaque fois le même "modèle" : Cindy Sherman
herself.

Pourtant le
sujet, ce n’est pas elle, non : c’est nous. Nous qui ? Nous,
les femmes, les jeunes filles, les vieilles femmes : regardées,
manipulées, femmes désirées et mises en scène,
femmes au travail, à la maison, dans la rue, à différentes
époques. Mais aussi les hommes. Mais aussi les noir(e)s, les
blancs, les jeunes, les décalés, les poupées,
les stéréotypes et les caricatures.
C’est donc un travail sur les représentations, voilà
ce qu’en disent les spécialistes. Le travestissement, qu’elle
utilise comme un moyen artistique et non comme un trucage (puisqu’on
voit tout) est un révélateur super puissant, il faut
le voir pour le croire !

Mais impossible,
en réalité, de seulement "voir" ces images,
il nous faut les scruter à la recherche de ce qu’elles suscitent
en nous, d’abord saisis par les regards absorbés des personnages,
puis captivés par – tout à la fois – la grandiloquence,
la bizarrerie, l’artifice, le grotesque ou la morbidité de
la mise en scène.
Les personnages sourient peu, on repère quelques rictus qui
mettent mal à l’aise, mais plus fort encore, une impression
de vulnérabilité qui émane des "pauvres
sourires" ou des sourires de circonstance (celle qui est mise
en scène, vous m’suivez ?) que les personnages nous assènent.
Oui, on peut assèner un sourire, voilà on n’a qu’à
dire ça. À la vue de l’intériorité de
certains sourires la Joconde peut même retourner à ses
cimaises !

La théâtralité
des mises en scène nous rappelle que nous jouons tous des rôles
dans la "vraie vie" : ce serait une mise en abîme
que ça m’étonnerait pas.
Sherman utilise un dispositif photographique simplissime : elle
est à la fois la photographe et son sujet, on voit même
le câble du déclencheur par endroits. Elle se focalise
sur le personnage en tant qu’interprète, donc maquillage, déguisements,
outrances outrancières, tout y passe et ça fonctionne !
Photographiée devant des fonds projetés ou traités
à la couleur numérique, Cindy, trop forte, théâtralise
encore plus le personnage, nous oblige à penser, oui, à
penser alors qu’on voulait peut-être uniquement regarder !?!
Des femmes, des clowns, des personnages de romans, des mannequins
en chair ou en plastique (arghh les brûlures sur les poupées
Barbie) j’en oublie c’est certain !
L’expo évoque le monde de la mode, l’univers domestique, la
ville, les lieux clos. Mais aussi :
L’artifice, la parodie, les codes, les excès, le macabre,
Les désastres, les terreurs, les peurs secrètes, la
sexualité,
Les visages et les corps,
Les femmes et leur infinie expressivité…
j’ai adoré !
De la jubilation, voilà ce que j’ai ressenti tout au long de
cette plongée dans l’envers des représentations de la
femme.