Matuvue



Mais qu'est-ce qui me prend, régulièrement à vouloir être reconnue dans la rue ? Mon cœur s'emballe à la vue des couples supposés homo, je veux attirer l'attention, je cherche à croiser des regards, et je frémis du besoin d'altérité idéale.
J'ai envie d'une intelligence immédiate qui me connecte aux autres… bon, pas à n'importe quels autres, il est vrai. J'ai même parfois l'impression qu'un drapeau arc-en-ciel apparaît dans mes pupilles et y clignote comme un fou, et à ces moments je ne sais plus quoi faire pour me faire remarquer ! Tellement que je ne fais finalement rien, bien entendu.

Je pensais que, l'âge venant, je perdrais ce réflexe. J'avais déjà cette envie, adolescente, de savoir si les filles que je croisais pouvaient être "comme moi" - moi, c'est-à-dire un truc bizarre qui n'existait qu'en un seul exemplaire !
Alors j'ai longtemps gardé cette habitude de chercher dans les yeux des autres une approbation égocentrique, fugace, pour me rassurer.

Mais non, même depuis que je ne cache plus mes préférences, je continue de chercher la connivence dans les yeux de mes paires. Oui ça s'écrit comme ça et je m'en réjouis : des filles comme moi, celles qui aiment les femmes, les femmes avec leurs paires de seins, leurs paires de fesses aussi ! Celles qui ne sont pas seulement mes sœurs, celles que j'appelle mes cousines, et que ma chérie appelle ses collègues… ce sont elles, mes paires, mes équivalentes, mes égales.

Je sais ce qui m'arrive, c'est un virus courant chez les Pas Comme Tout l'Monde : le besoin de complicité, l'envie d'être reconnue au plein sens du terme. Non, ce n'est pas l'instinct grégaire, ni un réflexe… Appelons-la esprit d'équipe, voire esprit de corps (mmmmh), solidarité ou même sororité, appelons-la comme on voudra cette reconnaissance silencieuse, moi je l'aime.

Mais comme je suis une difficile, je ne veux pas pour autant que l'on m'aborde à grandes effusions, simplement parce que je tiens ma chérie par la taille ou à cause du sticker sur mon vélo ! Je veux plus, mieux et plus délicat s'il vous plaît !
Car ce sont ces regards, ces sourires, ces clins d'œil complices qui me donnent l'impression d'avoir une vie sociale un cran au dessus de celle des hétéros. Comment ça je suis exigeante ? Première fois qu'on m'le dit !

Alors je note mentalement tous ces petits moments qui m'affolent et me laissent frustrée, tout autant :
Deux femmes chez Ikéa, visiblement en train de faire la même chose que nous (aménager leur nid douillet), les mêmes quelques minutes plus tard à la caisse et de longues minutes où je n'oserai qu'un sourire timide.
Les marcheuses des pyrénées, longtemps suivies après qu'elles m'aient dépassée lentement, très lentement et moi en train de penser : mais pourquoi n'ai-je pas de signe distinctif sur moi ? Hey, les filles je suis comme vous, je suis… heu… je suis là !!!!!
Les deux adorables qui s'installent à la terrasse d'un café après le marché, qui voient ma main dans celle de ma fée merveilleuse, et hésitent un instant, très court, avant d'en faire autant.

Et quand je n'ai aucune certitude, je l'invente… Ça amuse mon entourage qui dit que je vois les lesbiennes partout !

Comme ces deux jeunes femmes sur le parking du supermarché au bord de l'autoroute, j'ai bien évidemment imaginé qu'elles étaient ensemble lorsque je marchais derrière elles. On était en fin de journée, et j'entendais quelques mots de l'une, dits avec cette attention que les simples amies n'ont pas toujours, une attitude indéfinissable au demeurant, un bras passé autour de l'autre, l'épaule enserrée un instant… Ainsi ce n'était pas mon imagination, j'aurais voulu les embrasser !

Au lieu de celà je les ai observées, à deux pas derrière elles. Même allure générale : une longue veste de laine, noire, à capuche, mais pas tout à fait la même forme, les mêmes jeans patte d'eph d'une nuance différente, un piercing à l'aile droite du nez pour elle, la brune aux sourcils froncés et aux cheveux enduits de gel (mais pas trop !) et pour celle qui lui parlait tendrement, un couleur de cheveux un peu plus claire, et de quel côté était son piercing ? Je ne me souviens plus, mais il y était.
Pour toutes les deux des cheveux courts et un sac en bandoulière enfilé de gauche à droite ! Les mêmes, des semblables, des amantes…
Que font-elles à Auchan ? Moi j'y passe seulement, à la recherche de la bouteille de vin qui comblera mes hotesses de ce soir ; je n'habite pas cette ville, mais elles ? Est-ce qu'elles sont discrètes par nature ? par culture ? par ignorance ? J'ai l'impression que je suis seule à les voir !

J'aimerais leur sourire, croiser moi aussi leur regard, les gratifier d'une souriante complicité, dont elles ne voudraient peut-être pas, mais qu'importe ! C'est moi qui ai besoin d'être reconnue, qui éprouve ce désir d'être moi à leurs yeux d'inconnues.

Vous dire à quel point cela m'arrive souvent, et combien ces fugaces moments me renvoient à ma solitude pourtant depuis longtemps révolue, c'est impossible ! Il y a un mystère là-dessous.

Détrompez-moi ou je vis le paradoxe de nombreuses lesbiennes ? Avoir à la fois le droit d'exister dans l'indifférence générale (sous-entendu : celle du bon peuple des hétéros) et celui d'être reconnue pas mes complices-dans-le-vice (c'est pour la rime, n'ayez crainte !). C'est insoluble, je veux la paix, sinon j'adhérerai à toutes les associations lesbiennes de la terre, mais je veux également la reconnaissance immédiate de mon identité. Chez moi c'est exacerbé, soit. Il n'en reste pas moins (quelle expression !) que je ne suis pas seule dans mon cas…
L'argument qui freine mon élan naturel vers mes pareilles et mêmes est cependant imparable : de quelle communauté parlons-nous ? de quelle solidarité ? Ah... On verra ça la prochaine fois ! Pour ce soir, je m'en vais mater the L Word en pensant que si Shane traverse la rue demain matin je ne ferai pas que lui sourire !



Anne


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