L'atmosphère matinale vibre déjà du brouhaha
des vacances. Les enfants rient, se chamaillent le ballon, les hommes
font des pronostics sur l'issue de la partie, pointent et tirent.
Les femmes bavardent autour des lavabos pour rincer les bols, les
tee-shirts et les bébés. L'air est pur et sent le pin
sec, la matinée est encore fraîche mais plus pour longtemps,
déjà se ressent la chaleur du soleil.
C'est un très joli camping plein de vie estivale, installé
dans une pinède des Landes. Près de la maison du gardien,
une fille toute seule, un peu adolescente gauche enrobée, look
sombre et terne dans des vêtements trop larges un peu militaire.
Le crâne est rasé juste une touffe sur le sommet, la
peau diaphane sous le brun dru des sourcils. Elle mange un croissant
lentement, le regard vide, la lippe tombante. Un grand chien roux
et svelte avance vers elle. La fille le regarde puis le toise, leurs
regards se croisent. Elle tente un geste de la main pour éloigner
l'animal, mais sans réelle conviction. Le chien s'arrête,
allonge son museau sans fin vers elle, la truffe palpite, sa queue
en panache s'agite sous la gourmandise et vient créer le premier
souffle de la matinée. Il avance. La fille s'arrête de
manger le croissant, en coupe un tout petit morceau, ridicule, presque
caché entre ses doigts grossiers. Elle passe le tout petit
bout de gourmandise devant les yeux du chien, et ordonne faiblement
« arrête ! », « assis ! ».
Le chien ne bouge pas, regarde la fille et le croissant, sa queue
frétille joyeusement. Avec beaucoup de bravoure la fille crie
impérative d'effort « assis ! »,
« donne la patte ! », et elle se penche
vers le chien tenant le petit morceau de gourmandise entre le pouce
et l'index, et continue son mouvement en imposant des ordres de plus
en plus désespérés à l'animal. Le chien
n'obéit pas, il ne sait pas, il n'obéit qu'à
son corps. La fille est déçue et bien décidée
à ne pas lui donner le petit morceau convoité, mais
au moment de se relever, le chien saute, se détend, attrape
le gros morceau de croissant dans l'autre main et repart avec sa proie.
La fille ne bouge plus, à demi courbée elle regarde
ses doigts qui pincent le petit bout de croissant.
Elle se relève, bien droite, ses doigts se desserrent et lâchent
le petit morceau qui tombe parmi les aiguilles de pin et le sable.
Elle est debout toute seule, encore plus seule, une larme coule sur
ses joues.
De nouveau son regard se vide, Elle n'entend rien, elle ne sait pas
les vacances, elle n'arrive pas à savoir la vie autour. Quelque
chose qui fait déjà une différence, un à
côté solitaire, morose et incompréhensible sur
lequel elle n'a aucune prise…
Je l'ai reconnue ce jour là à La Gay Pride, défilant
et chantant dans le rythme de la musique, le brouhaha des sonos, entourée
des mêmes et tous différents qui ce jour là s'exposent
dans la joie et la fête. Le visage regarde devant mais surtout
autour, le corps encore plus coincé dans un trop enrobé
contenu dans un pantalon poches multiples, le tee shirt vindicatif
et la coupe rase sauf la touffe toujours sur le crâne. Uniforme
du différent pareil qui rassure sur ce qui se cherche encore.
Mais au moins elle a un genre, genre butch qui défile, qui
milite en appartenant à un groupe, à une marginalité.
Où va-t'elle encore ? À un autre défilé,
se fondre dans un mouvement collectif pour oublier, oublier son corps
masqué défiguré investi dans le travestissement
d'où toute séduction serait bannie, encore si loin de
l'investissement qui permettrait le désir… le plaisir…
Alors en marchant sur l'asphalte brûlante de ce jour de juin,
je me suis isolée du bruit de la fête, je l'ai regardée
et j'ai vu…
Une main nerveuse et douce est venue frôler puis délicatement
se faufiler dans la sienne et l'envelopper. Une main-regard-invitation
qui a suspendu le mouvement de la marche et fait se détourner
le visage perplexe. Elle s'est arrêtée pour voir cette
autre si étrangement entreprenante… a vu le regard-sourire
vert miel plein de lumières et un frisson a parcouru sa peau
ruisselante du chaud accablant.
Sans un mot, elle s'est laissée conduire par la silhouette
gracieuse, sans un mot elle est entrée dans la pénombre,
sans un mot son corps s'est libéré du carcan des vêtements,
sans un mot les caresses de la main ont éveillé la sensualité
de sa peau.
Naturellement son corps s'est posé voluptueusement et a trouvé
le mouvement du plaisir de cette autre dans une pénétration
fantasmée impossible mais dont la jouissance dans les yeux
miroirs renvoyés a conforté la toute puissance de son
désir…
Naturellement elle a senti la chaleur douceur caresse de cette main
excitation vibrante, elle a senti son ventre battre puis happer les
doigts au rythme du désir grandissant et de la jouissance explosive…
Naturellement de volupté en volupté ses vêtements
flottent au vent, la laissant libre de sentir sa peau vibrer de chaque
particule qui la frôle.
Je ne te reconnais plus.
Je te vois la démarche déterminée et gracieuse,
un rien androgyne provocatrice rieuse qui te rend si séduisante…
Ohhhh, comme j'ai envie de te rencontrer, comme je te rêve…
comme je te désire…
Dans la nuit naissante, le brouhaha du camping se calme, encore quelques
cris des enfants qui jouent à la peur, quelques bruits de conversation
de fin de repas qui s'étirent.
Un léger souffle m'enveloppe de fraîcheur, calme du regard
perdu dans le ciel, je reste seule rêveuse, béate avec
un croissant de lune posé sur ma paume sans oser en détacher
un petit bout…