Cérémonie émouvante à Solidays



À la suite de ma participation au festival Solidays, je voudrais parler de quelque chose qui m’a beaucoup émue. C’était la cérémonie durant laquelle se succédaient des bénévoles et des artistes pour rendre un dernier hommage aux disparus de l’année. Cela se passait le samedi, deuxième jour du festival, entre 17h et 18h, sur la scène principale, nommée scène Paris.

Je revenais du camping où j’avais fait une petite sieste, ayant très mal dormi la nuit précédente à cause d’un gang de joueurs de djembé. J’arrivai devant la scène pour découvrir un grand nombre de personnes assises dans la paille juste en face.
Il y avait un homme qui parlait des victimes du sida, exhortait jeunes et moins jeunes à se protéger, revenait sur de tristes souvenirs. Je rejoignis mon frère et nous nous assîmes non loin, tentant de nous faire le plus discrets possible. L’homme termina son discours, puis s’effaça pour laisser la place au représentant d’une association.
Un peu intimidé, le jeune bénévole déplia un papier et se mit à lire une liste de victimes de la maladie. Après lui, une femme d’une association différente prit sa place, suivie d’une autre : les gens se succédaient sur la scène, bénévoles ou artistes, chacun lisant les noms de sa liste, dans le silence, je dirais même le recueillement, général.

Pendant que les noms des disparus s’égrenaient, je regardais autour de moi. Au milieu des gens assis, on distinguait de loin en loin des groupes de quatre ou cinq formés de bénévoles et de Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, agenouillés autour de carrés de tissus pliés en quatre. J’appris en écoutant le présentateur de la cérémonie qu’il s’agissait de patchworks sur lesquels les noms des morts avaient été brodés.
Nous étions invités à nous lever après la lecture et à circuler pour jeter un regard à ces broderies.

Je ne connaissais aucune des victimes dont les noms s’égrenaient dans le silence impressionnant de la foule, pourtant à voir ces hommes et ces femmes défiler devant moi, leur liste à la main, énoncer prénom après prénom, parfois avec des sanglots réprimés dans la voix, le nez plongé dans leur papier, intimidés, ou encore parlant d’une voix forte et vibrante d’émotion, je me sentais triste, presque sur le point de pleurer.
Je pensais à tous les ravages que ce terrible virus avait faits et continuerait à faire dans les années à venir. Je pensais aux pays d’Afrique, dans lesquels non seulement des hommes et des femmes en mouraient quotidiennement, mais aussi des enfants, nés avec cette maladie et condamnés dès leur arrivée sur Terre à une courte vie de souffrance.

Je pensais à tous ceux des pays occidentaux qui pratiquaient le sexe sans protection, je ne parvenais pas à comprendre leurs motivations : mettre sa vie en danger, passait encore, ils avaient le droit de vouloir se suicider après tout, mais jouer avec la vie des autres ? Où était le plaisir dans tout cela ? Quel bien, quelle joie pouvaient-ils en retirer ?
De nos jours l’information est largement répandue, on ne peut plus avoir d’excuse pour ne pas se protéger. Pourtant d’après les statistiques, le nombre de personnes pratiquant l’amour sans protection est en augmentation.
Les nouvelles générations seraient-elles si fatiguées de vivre qu’elles veuillent à tout prix mourir vite ? S’ennuient-elles au point de devoir faire monter l’adrénaline pour se sentir exister ? À quoi peut penser quelqu’un pratiquant les rapports non protégés ? A-t-il le cœur qui bat plus vite, compare-t-il ses sensations à celles que l’on éprouve en jouant à la roulette russe ? « J’ai une chance sur deux », pense-t-il en passant à l’acte, « une chance sur deux de mourir à petit feu, une chance sur deux de finir dans une chambre sordide à cracher mes poumons, le corps amaigri et courbaturé, les yeux enfoncés dans les orbites, le regard lointain et malheureux. »
Et s’il est déjà contaminé, qu’il le sait et que pourtant il couche avec son partenaire sans le prévenir, que pense-t-il ? « Il a une chance sur deux, lui aussi. Une chance sur deux de voir apparaître des taches noires sur tout son corps, une chance sur deux de voir sa vie se réduire à la vitesse d’une peau de chagrin, une chance sur deux de ne plus avoir devant lui qu’un mur au lieu d’un avenir long et prometteur. » Pourtant il continue, il insuffle sa maladie comme d’autres insufflent la vie, il transmet la mort comme d’autres transmettent des messages d’espoir. Il agit à l’inverse des autres, répand le fléau de son propre gré, peut-être même en rit-il : « Encore un », pense-t-il en se rhabillant, « Encore un que j’ai peut-être contaminé ». Puis il s’en va dans le jour qui se lève, en sifflotant.

Sur la scène s’égrenaient les noms de tous ceux qui n’avaient pas eu la chance de passer entre les mailles du filet, portés par une voix tremblante, tandis que dans le public les Sœurs et les bénévoles déployaient lentement leurs patchworks commémoratifs, un masque de tristesse sur le visage.

De temps en temps le présentateur revenait et annonçait une pause, laissant la place à une chanteuse accompagnée de son musicien. Sa voix s’élevait dans le silence, pure et claire, et même si on ne comprenait pas les paroles, le chant nous prenait aux tripes, notre cerveau se remplissait de tristesse et de nostalgie, on pleurait avec elle à la mémoire de tous ces morts, tous ceux qui ne reverraient jamais la lumière du jour, qui ne sentiraient plus la douce fraîcheur de la pluie sur leur visage, qui n’auraient jamais la joie de découvrir un immense arc-en-ciel pendant un concert de Corneille. Tous ceux-là reposaient six pieds sous terre, à l’abri d’une simple stèle de marbre, sur laquelle les proches avaient peut-être gravé une épitaphe rappelant la joie de vivre et l’enthousiasme dont ils avaient fait preuve pendant leur passage terrestre.

Non loin de moi, je voyais une larme couler sur la joue d’une des Sœurs. Elle avait le visage fermé, pensant peut-être à tous ses amis emportés par la maladie. Elle aussi devait se demander pourquoi.
Pourquoi ? Pourquoi tant de morts ? Pourquoi tant de tristesse ? Pourquoi tant d’insouciance ? La vie ne vaut-elle finalement rien de plus qu’un sac de clous ?

À la fin de la lecture des noms, le présentateur revint. Il nous demanda à tous de nous lever, de rester silencieux un instant à la mémoire de tous ceux que l’on venait de citer. À ce moment, un silence immense s’éleva devant la scène. Les gens baissaient la tête en signe de deuil, ils ne faisaient pas un mouvement.
Jamais je n’avais entendu un silence aussi parlant. Il semblait que tout le monde fût en train de chanter à la mémoire des morts, à l’unisson. Nous formions un ensemble parfait, uni dans la tristesse et le regret.
Lorsque le présentateur reprit la parole, j’eus l’impression qu’il ouvrait une brèche dans cette absence de bruit, qu’il libérait notre parole. Un musicien joua quelques notes, tandis que nous faisions lentement le tour des patchworks commémoratifs.
Dans mon esprit les questions se poursuivaient, mais déjà une voix s’élevait pour me dire : « Oui, tout cela est triste, mais il y a des gens qui combattent cette maladie, qui luttent contre l’ignorance. Quelque part il existe un espoir que les choses s’arrangent. Si tout le monde se donne la main, quelque chose peut être fait. »

À moi de tendre la main.


Maud


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