La voisine d'en face
(chronique du temps présent)


Détrompez-vous, la voisine d'en face ne s'appelle pas Marilyn, elle n'est pas jolie, je ne fantasme pas sur elle en rêvant de la délivrer des bras virils (ou d'autre chose) de son mari. Non, elle n'est rien de tout ça. Elle a la cinquantaine mal lunée, la ménopause torturée, une fille qui est son portrait craché (une vraie vipère) et un petit-fils roi, objet de toute son affection, de tout son amour, de toute son attention. La voisine d'en face est inquiète pour sa famille, pour sa tranquillité. Tous les soirs, elle se poste à sa fenêtre et, cachée derrière ses rideaux, elle observe sa rue, gardienne de la moralité.
Chaque jour, elle tremble en se disant « Ah pauvre France, qu'est-ce donc que la jeunesse d'aujourd'hui ? Mais que fait la police ? !!! »

La voisine d'en face a un balcon fleuri, adore Brigitte Bardot et vote sûrement un parti extrême que je ne veux pas citer. Car la voisine d'en face a peur.
[Et vous, en chœur : « Mais pourquoi ? De quoi ? »]
Parce qu'elle est témoin de choses pas bien catholiques... En face de chez elle, vivent des jeunes qui, en été, ont trop chaud et, comme tout le monde, laissent les fenêtres ouvertes. Des jeunes qui, ô sacrilège, parfois, s'amusent. Ce sont d'étranges jeunes filles... Elles vivent à plusieurs dans un appartement et n'ont pas d'horaire. Elles ont les cheveux courts et vivent ensemble depuis pratiquement un an. Seraient-elles... ? Non. La voisine d'en face n'ose imaginer, ne pense même pas à ce mot...
Depuis un mois, elles hébergent un chien (et sa maîtresse). La voisine d'en face aime les animaux. Elle ne jure que par la SPA. D'ailleurs, elle a fortement envie d'y envoyer le chien depuis qu'un soir, il a hurlé à la mort. C'est vrai quoi, là-bas au moins, ils savent s'occuper des animaux, ils savent les faire taire, eux. Que la maîtresse du chien, victime d'une agression, ait été dans l'incapacité de panser ses plaies en même temps que celles de son chien, ça, la voisine d'en face n'en a que faire. Bébé n'a pas pu dormir et elle non plus !

La voisine d'en face aime la politesse. Il faut lui donner du « Madame », la traiter avec respect et baisser les yeux. Mais pour assurer son rôle de gardienne du bon ordre, elle se fait violence et insulte le chien, la maîtresse, les « demoiselles » d'en bas, les badauds et le plombier... du haut du deuxième étage. Elle crie des injures, sa fille aussi. C'est vrai quoi. Il faut qu'on les entende et les comprenne. Que la rue entière sache, que ça résonne, que tout le monde sache (et partage ?) leur calvaire d'avoir des voisins...
Mais la voisine d'en face est quelqu'un de bien. Elle n'appelle pas la police sans sommation. Elle menace, avant. Quand elle voit des jeunes files se passer (innocemment) des glaçons dans le dos à cause de la chaleur, les rires à peine couverts par Gainsbourg, hum... son sang ne fait qu'un tour. Elle menace de son balcon et descend parce que les deux blondes propres sur elles ne sont pas méchantes, mais l'Arabe, là, il faut la calmer rapidement ! Elle lui manque de respect, c'est sûr, ils ont le sang chaud ces gens-là !!! Et puis, des gens qui s'amusent, ça fait pleurer Bébé.

Parce qu'évidemment Bébé ne gêne personne. Bébé a le droit de pleurer, Bébé a le droit sur tout et tout le monde vit pour Bébé. Il est clair que des lesbiennes, dont une Arabe, avec un chien qui plus est, et qui invitent des gens bizarres, s'amusent le soir et vivent la nuit... mettent en danger la tranquillité, le sommeil, la vie, la moralité de Bébé et de la société.

Alors moi, des fois, je plains et comprends Bébé, son sommeil léger et ses pleurs. Oui. Comment s'endormir tranquillement dans les bras et sous le toit d'une femme pareille... ?


Rêve d'étoile


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