Les lesbiennes, le Pape et la Révolution


Il y a déjà deux ou trois ans, à la LGP de Toulouse j'ai vu un femme portant une pancarte qui m'a fait hurler de rire :
"Un PACS, 2,8 enfants, un chien, et pourquoi pas la bénédiction du Pape tant qu'on y est ?" J'ai adoré ce slogan d'un part parce qu'il manifestait une opposition au PACS mais sans agressivité aucune, ce qui à l'époque, souvenez-vous, n'était pas commun, et ensuite parce qu'il m'a fait réfléchir.
Oui. Pourquoi pas ?

En ces temps ou les PACS, voire même les mariages homosexuels semblent enfin se décider à fleurir en Europe, la question de la reconnaissance légale, sociale et nationale du couple homosexuel commence à se poser sérieusement (je dis bien « commence »). Et la question de l’adoption et de l’insémination artificielle la suit.
Si chez les hétéros la quesion semble se résumer à « Bon, qu’ils se marient, ok, mais de là à les laisser adopter des enfants... ils ne sont quand même pas normaux, non ? », au sein de la communauté homo semble se dérouler un débat nettement moins consensuel : les « Nous ne voulons pas singer les hétéros » contre les « Montrons leur que nous sommes normaux et ils finiront bien par nous accepter » (je caricature.. mais ca sonne un peu comme ça je trouve).
En effet, j’ai l’impression qu’au sein de notre communauté s’affrontent deux partis... pour pas grand chose.

Il y a d’abord les « traditionnelles », dont le but dans la vie est d’avoir un couple stable, monogame (s’il y a tromperie on se sépare), de faire des enfants, un ou deux (c’est mieux : ils ne s’ennuient pas), dans leur maison achetée à crédit. Elles prendront aussi un chien pour les gosses. Elles se réjouissent de l’arrivée du PACS et regrettent que le mariage soit encore interdit aux homos. Et pour les vacances elles iront chez leurs beaux-parents pour que les gamins voient leurs grands-parents, pas à Ibiza ou dans les maisons du Gers comme tous ces dépravées.

Et puis il y a les « révolutionnaires », celles pour qui le schéma traditionnel du couple et de la famille est néfaste et aliène totalement l’individu. Il faut donc le détruire complètement et le remplacer par... au choix la polygamie, l’absence totale de structure de couple, le célibat mais avec un partenaire qui habite pas loin, bref, la liberté. Et celles qui veulent un couple monogame avec des enfants et un crédit pour payer la maison, eh bien ce sont des suppôts du patriarcat hétérosexiste.

C’est vrai qu’un schéma familial où la femme n’a d’autre fonction que de projeter les gènes du Mâle dans l’avenir, torcher lesdites projections jusqu'à leur majorité tout en assurant la lessive, la bouffe et en récurant les chiottes, un schéma familial où l’homme commande tout, certes, mais est aussi responsable de tout et doit assurer à vingt ans la pitance de quatre personnes, et sans jamais craquer je vous prie, une schéma familial ou les enfants sont taillables et corvéables à merci, n’ont pas leur mot à dire et sont couvés par maman et dressés par Papa, ça donne plutôt envie de tout casser que d’y adhérer. Il est donc vital qu’on le remette en question. C’est très bien de le remettre en question, inlassablement, jusqu'à ce que ça marche.
Et c’est vrai qu’à ce jeu là, les homosexuels et les féministes ont été très fort et leur travail salutaire. Il faut dire que nous n’avions pas vraiment le choix.

Cela dit, on peut avoir envie d’être monogame, d’élever ensemble des enfants, d’acheter un maison à deux parce que c’est plus facile que seul ou qu'on en a envie, voire même d’avoir un chien sans pour autant adhérer au méchant système patriarcal et hétérosexiste. On peut même vouloir tout ça ET un abonnement à France-Loisir et tout de même remettre en cause ce système. Il suffit d’être, par exemple, une famille homoparentale. Car, demandez aux principaux intéressés, aujourd’hui et pour encore longtemps, être une famille homoparentale ou même simplement un couple homo dans un village, c’est révolutionnaire. Et ça remet méchamment en cause le schéma traditionnel.
Arriver à se faire accepter en tant que couple homo dans les réunions de parents d’élèves, ça abat sans doute autant de murs que de réussir à faire admettre à sa mère qu’on peut être en couple et se taper une personne différente chaque soir. Négocier un crédit immobilier en tant que couple homo ça exige sans doute autant de lutte que de faire accepter à ses parents que non, notre but dans la vie n’est pas un couple stable. Tout cela fait avancer les choses. De la même façon.

Et puis de toute façon, quand on y pense : pourquoi devrions-nous tous vivre selon un schéma, surtout s’il ne nous convient pas ? Hein ? Pourquoi ? De quel droit voudrait-on nous imposer un mode de vie, quel qu’il soit ? C’est cela, à mon avis, le véritable « ennemi » à combattre : l’obligation de se plier à un schéma social.
Je pense donc que nous devrions cesser de nous traiter de partisans de l’ordre moral ou de dépravées, et plutôt nous réunir pour fustiger ceux qui critiquent les SM, les polygames et les communautés lesbiennes non mixtes aussi bien que ceux qui voudraient empêcher les homos d’élever tranquillement deux enfants et un labrador et avec la bénédiction du Pape même, si ça leur fait plaisir (mais alors moins homophobe le Pape quand même). Choisir librement sa façon de vivre, vivre comme on l’entend à partir du moment où on ne nuit pas a autrui, sans juger les autres modes de vie, voilà à mon sens la vraie liberté et la vraie tolérance. Je refuse donc que qui que ce soit essaye de m’imposer un style de vie sous prétexte qu’en tant que lesbienne je devrais, au choix, prendre obligatoirement le contre-pied du schéma traditionnel ou au contraire rentrer dans le rang histoire de ne pas trop me faire remarquer.
Avant d’être homosexuel, nous sommes des individus avec nos aspirations propres, avec notre histoire, avec nos goûts, avec nos rêves. Laissons nous au moins le droit d’essayer de les réaliser.