Marie-Nigaude ou le mépris de soi...



Malgré toute ma teigne et ma grogne, mes cheveux courts et mes petits seins, ma grande gueule et mes grosses groles, ma sexualité et mes fantasmes, je suis une femme et tout-e-s les con-ne-s bien rangé-e-s, bien coincé-e-s derriére leurs schémas sclérosants ne pourront rien y changer !

Il y a quelques semaines, je suis tombée sur un vieux magazine (sept. 95)... Un Marie-quelque chose... Claire, France, Madeleine ou Nigaude. Je n'ai pas pu m'empêcher de me jeter sur un article, coincé entre Nos Hormones font la loi et des photos réunies sous le titre Belle au bureau. Je sais, j'aurais dû me méfier et m'en approcher avec précaution : tout d'abord parce que j'allais plonger dans cet univers impitoyable de la presse dite féminine et ensuite parce que l'article auquel j'avais décidé de m'attaquer répondait à un titre puant l'arnaque : Le Retour des vraies femmes. Inutile de dire que l'effet a été immédiat et radical : trépignements de rage, vociférations, grincements de dents, saignements de nez et autres manifestations de colère.

Comment peut-on prétendre parler de "vraies" femmes ? Et d'abord, qu'est-ce qu'une "vraie" femme ? Qu'est-ce que ces termes veulent dire, qu'est-ce qu'ils supposent ? Est-ce qu'à cette "vraie" femme correspond le "vrai" homme, c'est-à-dire cet homme qui ne connaît pas la crise de l'identité masculine, celui qui a fait l'armée (voire la guerre), qui n'a peur de rien, ce musclé, ce tatoué, qui jure, crache et se remonte les couilles (tiens, mon correcteur orthographique n'apprécie pas...), etc. ? Si oui, alors la "vraie" femme doit être ce féminin caricatural oscillant entre mère et pute, mais qui, à coup sûr, est tout en "féminité" (là c'est moi qui mets entre guillemets) : un féminin généreux, tolérant, doux, sexy (sexy comme un mec peut trouver une nana sexy... Sans commentaire), se réalisant dans le boulot (ben ouais, faut quand même pas abuser, il ne faudrait pas être rétrograde jusqu'au bout, ça éveillerait les soupçons !) mais surtout SURTOUT s'accomplissant pleinement dans la maternité (évidemment ! qu'est-ce qu'une femme qui n'a pas de gamin ? une moitié de femme ? une "fausse" femme ?).

Une "vraie" femme, selon Marie-Nigaude, c'est tout ça mais aussi une femme qui sait "rester très femme" (pour écrire un truc pareil, faut pas avoir peur... Il y a une autre phrase, un peu plus loin, dans le genre qui se mord la queue et qui ne veut rien dire : "la féminité passe par la conscience et l'acceptation de la féminité"), "qui ne dissimule pas plus les contours de la maternité que les atours de la séduction". La journaliste nous rassure : "il ne s'agit pas de s'enfermer dans les clichés de la féminité" . Oui, bieeeeeeeeeen sûr, je l'avais bien compris ainsi... mais alors, faudra m'expliquer le plan de la maternité et celui de la séduction, parce que là, je ne suis plus. Pour moi il s'agissait de vieux clichés, mais je peux me tromper..

L'article critique la mode de l'unisexe, celle issue de la décennie féministe, une période qui, je suppose, remettait trop en cause les identités dites féminine et masculine. D'après ce que j'ai compris (mais l'ai-je bien compris ?) le féminisme aurait finalement empêché l'épanouissement de la "féminité". Heureusement (second degré...) "la revendication féministe n'est plus dans l'air du temps" (premier degré...) et "le retour des "vraies femmes" signe la fin de l'ère des combattantes. Bannies agressivité, rivalité, et autres formes extérieures d' "hystérie". Comprenez-vous maintenant les saignements de nez ? Le mot est lâché : hystérie. La journaliste a beau le mettre entre guillemets, il est bel et bien écrit. Evidemment, pourquoi n'y avais-je pas pensé ? Une militante est forcément hystérique, névrosée... et moustachue aussi (ça, c'est moi qui l'ajoute, parce que si on en croit les vieilles croyances tenaces... D'ailleurs, en bonne militante, je me laisse pousser la moustache et le bouc...). De plus, à en croire Marie-Nigaude, être féministe, c'est se perdre. Aussi faut-il "abandonner sa carapace de militante, pour être soi-même. Retrouver le lien avec les autres femmes, accepter l'héritage féminin". Justement ! Parlons-en de l'héritage ! Serait-ce celui imposé par la société patriarcale, hétérocentrée ? Celui par lequel les femmes ne peuvent tenir que des rôles de "mama", de "créature" (Je hais ce mot ! La créature, c'est la femme aux moeurs sexuelles réprouvées, c'est la courtisane, mais aussi le monstre, ce qui n'est pas humain. C'est un terme loin d'être neutre et qui est couramment employé pour parler des femmes. Aussi lorsqu'il est utilisé pour désigner un homme, est-ce toujours en référence à Dieu, le créateur, et la créature devient alors soudainement raisonnable), de "mère courage ou de femme enfant". Beuarkkkkk! ! - frissons -

Pour appuyer son argumentation, la journaliste a introduit des réflexions (affligeantes, bien évidemment, sinon ça ne collerait pas avec le reste de l'article) d'hommes et de femmes. Un homme répond : "une " vraie femme " "c'est une femme à côté de laquelle je me sens un homme". VE-RI-DI-QUE !! Attendez, ce n'est pas fini... Le même : "Il y a des circonstances où savoir jouer un peu la putain est aussi important pour une femme que pour nous, jouer les Marlon Brando. Une "vraie femme", c'est une femme qui sait tirer au maximum partie de ses charmes". AAAAAAARRGGGGHHHH ! Où est-ce qu'il est celui-là que je le tape !! "jouer un peu la putain", nan, mais je rêve... et ne peux m'empêcher de m'interroger sur le "un peu"... pendant que lui joue au Marlon Brando... Rien que ça... Je n'ose pas imaginer le bonhomme...

Les unes, pacifistes, douces, les "vraies" et les autres, hystériques, vampiriques, les "fausses" ou les "pas encore vraies" (exemple des Lolita, pas encore "vraies" femmes et qui vampirisent les hommes). Tous les clichés sont là. Pas un ne manque et je vous ai épargné le coup du "don de la maternité", de celui de la féminité "que la nature nous avait gracieusement offert", du "droit à la fragilité", etc.

Grandiose cet article qui m'a fait comprendre que finalement je devais être une "fausse" femme puisque militante, teigneuse et pas franchement dentelle et escarpins. Me voilà cependant rassurée puisqu'on peut être une "vraie femme" avec un 75A et un "derrière aussi dodu qu'une batte de base-ball" (je vous laisse apprécier le style poétique trés imagé !) !!

En fait, ce qui est considéré comme la "vraie" femme est ce personnage rassurant non seulement parce qu'il vient conforter les fondements de la société patriarcale, qu'il ne remet pas en question le rôle de l'homme mais aussi, parce qu'affichant des signes distinctifs, il est facilement reconnaissable et ne prête pas à l'ambiguïté. Seulement ce qui semble avoir échappé à la nana qui a écrit l'article c'est que cette "vraie" femme n'existe pas, qu'elle n'est qu'un fantasme. D'ailleurs, LA femme n'existe pas non plus... En revanche, il existe DES femmes. C'est ce pluriel qui donne la place aux différences, respectant ainsi la diversité des femmes et leur permettant d'échapper à l'image fantasmée, réductrice et mutilante, du cliché.

Comment une presse s'adressant aux femmes peut-elle montrer un tel mépris pour ses lectrices ? Serait-elle un moyen de conditionnement ? Ne servirait-elle pas finalement à maintenir les femmes dans les rôles définis par le patriarcat, à les maintenir dans l'obscurantisme et leur faire croire qu'elles se doivent d'être dociles, fragiles, altruistes, maternelles, etc. et surtout pas militantes, transsexuelles ou lesbiennes !

Comment des femmes peuvent-elles croire, écrire, vendre, acheter des conneries pareilles, ces conneries misogynes ?

Stéphanie

*Il est à noter que dans cet article, les guillemets changent de place continuellement, jusqu'à parfois disparaître (notamment dans le titre), de vraie femme à "vraie" femme, en passant par "vraie femme", ce qui est, à mon avis, assez significatif quant à la maîtrise du sujet par son auteure.



 © 2000 feesdulogis.net