Sérigraphie



Certes, on n’est pas la première à le vivre. Combien de fois ne vous l’a-t-on pas répété : « Tu as une réaction tout à fait normale ». « Oui, c'est la première phase, après tu vas passer par ça et ça et ça. ». Ce que vous vivez est dans l’ordre des choses. Vécu par tous les humains nés avant vous, ce qui en fait déjà un paquet, surtout qu’ils ne l’ont généralement pas vécu qu’une fois.

Bref, le drame de vos dix-huit ans est d’une banalité affligeante.

Et pourtant, votre cœur n’a pas été meurtri, lacéré, poignardé par la banalité. Ce n’est pas elle qui fait couler vos larmes, encore et encore, et qui rougit et gonfle vos yeux d’enfant. Cette douleur est originale, singulière, unique, vôtre ; et, cependant, semblable à tant d’autres, clone, sosie, exemplaire, sérigraphie.

Vous l’aimiez, vous l’aimez ; elle vous aimait – croyiez-vous. Si, elle vous aimait, ou elle vous a aimée, ne pas le croire vous tuerait. Mais à quoi sert d’être aimée si l’on n’est pas la seule ? L’autre, aimée pour quelque obscure incompréhensible raison, l’emporte ; et vous voilà seule, abandonnée, aimée peut-être, qu’importe l’amour sans ses signes, ne sachant plus rien, votre solitude et vos sanglots comme seule certitude.

Vous êtes censée vous relever, continuer à vivre, passer à autre chose, penser à autre chose, sortir, draguer, retomber amoureuse ; quand vous ne pensez qu’à elle, aux projets annulés, aux voyages et escapades qu’elle vous avait promis et qu’elle fera avec l’autre ; à son corps que vous ne toucherez plus, que l’autre va souiller, au plaisir qu’elle ne vous apportera plus, au corps que vous continuerez à chercher à côté de vous la nuit, inexorablement absent, ailleurs, dans un autre lit, dans une autre vie.

Votre cœur hurle après elle ; vous voulez seulement qu’elle revienne, tout en sachant qu’il ne faut pas, qu’elle vous a déjà trop fait souffrir, mais elle vous manque tant, comment résister ? De toute façon, la question ne se pose pas, elle est ailleurs, elle compte y rester, vous hurlez « Reviens », elle fait la sourde oreille, elle est trop loin, vous êtes seule, seule, seule, seule, seule ; seule avec votre cœur en lambeaux et votre avenir de fille de dix-huit ans à qui l’on a promis tant de bonheur.


Charlin


 © 2004 feesdulogis.net