Presse féminine


Ah ! Vaste sujet de désespoir pour toute féministe qui se respecte… mais, vaste sujet de satisfaction aussi pour nombre d'industriels qui se frottent les mains.

Décortiquons un peu, ça vaut le coup. Qu'est-ce que c'est ? Du papier, glacé de préférence. Des photos very glamour, very sexy. Et tout cela coûte cher. Donc il faut, en premier lieu s'interroger sur le financement. Très simple : la pub. Faites vous passer pour un petit annonceur pas friqué, appelez le service publicité au numéro indiqué dans l'Ourse du journal et vous vous ferez envoyer sur les roses poliment mais fermement. Pas moins de 600 euros le huitième de page dans un coin de magazine, perdu au milieu des autres pubs… pas de place pour les petits. Donc, premier revenu : la publicité.
Allons, ce n'est pas si grave. C'est le lot de tous les journaux. Soit.

Passons donc à autre chose. Le contenu par exemple. Le quoi ? Le contenu. Il est à l'image des publicités qui le financent et repose sur l'argent. Dans une large mesure, il propose une vision du monde où la femme ne vaut que par ce qu'elle a sur elle ; depuis la lotion de toilette jusqu'au manteau de fourrure. Tout est évalué, jugé, passé au crible. Et les critères sont multiples : le prix bien sûr, quoiqu’il y ait des revues qui cherchent pour leurs lectrices le « petit prix ». Il y a la marque, la forme, l’allure et l’apparence… En portant l'attirail d'accessoires proposé par la presse féminine, vous avez la garantie de traverser haut la main les jugements relatifs à votre conformité à l'image.

Rien de très neuf là-dedans. Rien de très neuf non plus à redire que la duperie est grande car quel que soit le prix, quel que soit le temps passé devant un miroir à parfaire l'aile du nez ou la longueur des cils, on ne peut être ce que la photo de miss Truc nous propose : on n'est justement pas une photo. Et miss Truc elle-même n'est pas cela. Elle est une femme comme ci et comme ça, mais qui vend une apparence à laquelle la lectrice décide de croire. Rien de plus.

Alors pourquoi redire tout ça ? Car si depuis des dizaines d'années maintenant des femmes, les unes après les autres, génération après génération, dénoncent cette presse, c'est que ce combat reste soumis à une forte inertie. La preuve : la presse féminine existe toujours. Pire : elle s'étend de façon insidieuse vers les plus jeunes par le biais de revues « spéciales » adolescentes et pré-adolescentes. On y trouve des photos de gamines style catalogue de vente par correspondance assorties d'un commentaire vantant le mérite de telle évolution de la mode, prônant des produits soi-disant à la portée des petites besaces bien garnies d'argent de poche donné par des parents idéalement généreux.

La cible ? Toutes les ados soucieuses, voire inquiètes de leur apparence. Or qui ignore encore qu'à l'adolescence, certaines sont en proie à un doute terrible (que nous avons peut-être oublié, dures de dures que nous sommes aujourd'hui) ? La peur, l'angoisse de ne pas plaire, de ne pas avoir d'ami, puis d'amant, l'angoisse d'être seule et rejetée. Quelle aubaine ! Quel public inespéré ! Et quelles magnifiques retombées économiques pour les vendeurs de fripes de luxe pour midinettes incertaines ! C'est à vomir de voir si facilement le mécanisme du marketing se mettre en place. Et qu'on ne s'y trompe pas, celles qui ne songent pas aux garçons sont commercialement épargnées uniquement parce que l'appétit commercial n'est pas encore venu à bout du tabou culturel et moral.

À l'autre bout de la chaîne, que de frustrations pour toutes ces jeunes filles qui se voient forcées de constater qu'elles ne sont pas cela : des miss Truc et miss Machin en plus petit. Et quelle jalousie à l'égard de celles qui semblent s'en rapprocher un peu plus. Soit par la ligne, soit par la grâce de parents peu inquiets que leurs filles de 12 ou 14 ans, jouant encore à la poupée, ressemblent à de provocantes Lolita. Que de souffrances…

Bien sûr, bien sûr, j'entends le discours (fondé au demeurant) de quelques optimistes qui me disent invariablement : « C'est une phase, beaucoup ne restent pas dans cette indécision qui les rend vulnérables. Ça dure un an ou deux et puis ça passe ». Ou pas…
Alors phase ou pas phase, je m'insurge. Je m'oppose. J'explique, je démonte, je discute, je questionne aussi. Pour revenir aux vraies questions masquées par cette soif d'apparence. Tout. Tout est bon dans cette guerre.

Non, croyez-moi, cette presse est répugnante. Ceux qui prétendent qu'au moins les femmes peuvent s'estimer heureuses d'avoir la liberté de lire de pareilles âneries, vu qu'ailleurs dans le monde, certaines n'ont même pas le droit d'avoir envie d'en lire, ceux-là ne comprennent rien à rien. Il n'est pas question de faire de cette presse poubelle, (plus chic certes que les tabloïds anglais mais guère plus morale) une référence en matière de respect des femmes. Le vrai respect, la vraie reconnaissance, c'est une presse non féminine, non porteuse de telles images. Non réduite aux seuls fantasmes et commodités masculins. Une presse qui aurait le souci de ses lectrices n'adjoindrait pas Le Figaro Madame à sa parution du mercredi. Elle aurait à cœur de faire une information qui concerne et rejoigne l'ensemble de son lectorat, quel que soit son sexe (heureusement il n'y en a que deux sans quoi, imaginez la panique !). Car les lecteurs – quel scoop ! – sont des personnes, des êtres humains. Et pas uniquement des portefeuilles qu'il est urgent d'orienter vers tel ou tel achat. Qu'on se le dise!


Leila


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