|
Figue
|
|
Je me promène dans une rue paisible. C'est un petit village à flanc de coteaux. Les haies débordent, elles attendent le coup de sécateur automnal qui leur fera passer l'hiver dans le souvenir de la luxuriance de l'été. C'est d'abord le parfum qui me cueille par surprise. Je le reconnais entre mille. Il vient de mon enfance. Parfum entêtant de l'automne attaché à un grand arbre qui retombait, tout pareil à celui dont je m'approche, à demi sur la rue. Les gamins venaient mordre à pleine dent ses fruits en sortant de l'école, histoire de se rappeler que c'en n'était pas tout à fait fini avec l'été. Une odeur douce, presque un peu trop douce flottait dans son périmètre et je ne savais pas résister, moi non plus, à l'invitation suave qui s'exhalait des fruits à demi ouverts. Voilà. J'y suis. Il est magnifique. Une grosse branche s'appuient pesamment sur une murette de pierres sèches, de plus fines retombent, chargées de figues allant du mauve au violet, certaines vertes encore, qui ne mûriront pas. Un sourire flotte en moi, je tends la main. Le plaisir de la figue tient à tant de choses… l'enfance bien sûr. Mais pas seulement. La figue est toute douce, vaguement obscène dans la main qui doit être à la fois protectrice est cassante pour couper la tige encore résistante. La figue est un contraste. Certains la mangent au couteau. Proprement. Hérésie… la figue doit être mangée à main nue, car, sous son apparence de petit testicule, elle recèle une rougeur pulpeuse qui n'a rien à voir avec ça. Bien au contraire… Grotesque d'apparence, la figue est une fille secrète. On la découvre en douceur depuis la base vers le haut, on l'ouvre et elle révèle le trésor de son sucre quand les lèvres se perdent, gourmandes, longuement gourmandes, dans sa pulpe fondante. De petites graines croquent sous les dents. Elles font dans la bouche une infinité de petits baisers végétaux. Enfin, il ne reste plus que l'enveloppe du fruit qu'on replie doucement dans la main avant de se retourner à nouveau vers les branches plus hautes, là où d'autres figues finissent de prendre le soleil dans le rayon mordoré du couchant. J'en mange rarement beaucoup, ça n'est pas nécessaire à ce plaisir-là. Je connais des figuiers ici ou là. Je calcule mes itinéraires pour les trouver sur mon chemin. Nous nous sourions et, invariablement, ma main s'étire, cueille, mes lèvres goûtent. Qui sait, peut-être ont-ils conscience, ces grands arbres chargés de fruits mous, de l'humaine douceur qui passe d'eux à moi sous le couvert du sucre... La figue est un fruit intrépide. Parfum, forme et saveur, elle se déguise et me rejoint à chaque automne. Ce sont à chaque fois des retrouvailles chaleureuses, juste avant les premiers frimas, juste avant la douceur autre des feux de cheminées devant lesquels on savoure lentement le plaisir du silence, ce silence si particulier d'avant la douceur des premiers baisers de nuit. |
| Leila |
|
© 2003 feesdulogis.net |