Ce qu’être lesbienne veut dire


A ce titre bourdieusien, digne des articles de sociologie les plus ronflants, ne vous attendez pas à trouver ici l’essence de la lesbienne ou une définition de « l’amazonisme ». Fi des concepts ! Le problème est beaucoup plus pragmatique : quotidiennement, il m’arrive en effet (et j’ose imaginer que je ne suis pas la seule…) de buter sur une question récurrente, qui échappe subitement au psy, au médecin de famille, aux gens croisés en soirée, voire, plus fréquemment encore à mère. « Mais… tu es lesbienne ? » vous demande-t-on avec une curiosité non feinte, alors que cela fait six heures que vous vous épanchez sur votre mirifique histoire… « Mais… tu es vraiment lesbienne ? ». Plus drôle encore, plus déroutant sans doute, le « et ta copine, elle est lesbienne ? »

Question de vocabulaire ou d’identité ? Question d’ordre intime ou public ?

Car entre le « oui » franc et massif, qui ferme les portes et présagerait d’un avenir purement féminin (désolée, je ne suis pas Madame Irma…) et le « non », totalement ridicule (« oui, je vis avec une femme, mais je ne suis pas homo… »), se glisse un « je ne sais pas, ça fait quelques années déjà que j’ai pas touché de mec et j’espère faire un bon bout de route avec elle » qui défie toute catégorisation. Oui, j’aime les femmes, mais fut un temps où j’aimais les hommes et je ne puis prédire l’avenir : est-ce cela « être lesbienne » ? Avoir réussi à assumer une bisexualité très probablement présente en chaque être humain ?

A moins que cet « être lesbienne » ne désigne la manière dont on l’assume. Et on s’attaque dès lors à « ce qu’assumer veut dire »… Être lesbienne serait alors s’affirmer comme telle, se déclarer ouvertement : au bureau, en famille, avec les amis, les gens que l’on rencontre, au tennis, dans la rue, face aux médecins, aux voisins (surtout aux voisins d’en face, que je salue…) Et par le biais d’une sexualité, revendiquer une marginalité, un refus des normes sociales, une révolte dans la différence. « Je suis lesbienne » veut dire « je refuse vos couples hétéronormés et les rôles prédéterminés, je refuse la domination masculine, je refuse la sexualité dominante ». Ou bien, « je refuse la société, les valeurs arbitraires que l’on nous inculque ». Mais aussi parfois, « je suis lesbienne » veut dire « je suis féministe, je refuse de me sentir inférieure, objectivée, méprisée en vertu de mon sexe, de mon genre, en tant que femme. ».

Je suis une femme, fière de ce corps, de cette sensibilité, de cette histoire, des siècles qui nous ont fait être ce que nous sommes et j’aime les femmes, partageant avec elles ce corps, cette sensibilité, cette histoire, ces souffrances, cette beauté. L’amour des femmes est un amour atavique, inscrit en moi depuis des siècles, un amour que l’on choisit avec élévation.

Mais que dire alors de toutes celles qui, par pudeur, par réserve, par crainte, légitimement ou non, cachent cet amour : au boulot, parce que la vie privée ne concerne pas les collègues, à la famille parce qu’elles n’ont jamais parlé de leurs flirts, aux camarades de classe parce qu’ils colportent les ragots et vous font passer pour une bête curieuse, voire parfois aux amis, etc.

Qui ne partage pas ces réserves ou ces choix ? Qui peut se targuer de les prétendre injustifiées ou illégitimes ?

Ces femmes sont-elles « lesbiennes » ? Oui, me direz-vous puisqu’elles aiment les femmes… C’est là l’évidence… Oui, mais… N’aiment-elles, n’aimeront-elles, n’ont-elles aimé que des femmes ? etc…

La boucle est donc bouclée… Des suggestions ?