Le dictionnaire


Faut quand même que j’explique le contexte. Je suis en vacances et j’ai apporté comme lecture du Scoppettone (c’est quand même les vacances !) et Le deuxième sexe de cette chère Simone de Beauvoir. Or ma valise pleine à craquer ne me permettait pas de prendre mon Robert. Arrivée au chapitre biologie, je lis des termes tels que « gonochorisme », « antiphysis » ou « ontologique ». J’en viens donc à demander à notre voisin et propriétaire de me prêter un dictionnaire. Il me l’amène. On voit bien qu’il est vieux, mais en bon état, et je l’aurais daté entre les années 30 et 50. Je l’ouvre : 1893. Et là je me dis que je ferais bien une petite analyse des mœurs et de la censure en ce temps-là.

Je commence de manière absolument irréaliste : je cherche « gouine ». « Gouge », « goujat »... D’accord, je me rabats au classique ; eh bien il n’y a rien entre « les » et « lèse ». Franchement, ils auraient au moins pu nous accorder un « habitants de l’île de Lesbos ». Du coup, je vais voir si elle existe, cette île. Direction noms propres. Eh bien oui : « île turque » (ndla : elle n'est pas grecque maintenant ?) « (H. lesbiens ) » (NDLA : le mot y est, alléluia !)) « aujourd’hui Mytilène. V. Mytilène ». Je m’exécute. « Mytilène, l’anc. Lesbos, île turque de l’Archipel ; environ 70000 hab. (Mytilèniens.) V. pr. Mytilène ; 2­0000 hab. Port. »

C’est très instructif, mais quand même un peu hors-sujet. Pour rester dans le même coin, je vais voir « Sappho ». Ben déjà ils mettent qu’un « p », ces barbares. Alors « Sapho, femme grecque, célèbre par ses poésies et ses galanteries. Dans un accès de désespoir elle se précipita du haut du rocher de Leucade dans la mer (VIe- VIIe s. av. J.-C.) ». Quelle horreur, ça commence bien. Moi, j’aurais apprécié un « poétesse grecque ». Allez, pour vérifier, je vais voir « Homère ». Vous croyez que je trouverais un « homme grec » ? Non. « Célèbre poète grec ». Admettons qu’il soit célèbre et pas Sappho (censure), mais bon le coup de la « femme grecque », je suis pas prête de l’avaler. Avant d’écrire de la poésie, elle était une femme, la pauvre. C’est vrai que c’est en contradiction, n’est-ce pas ? L’autre choc, c’est les « galanteries ». Encore un terme qui ne veut rien dire. C’était une catin ? Une courtisane ? La galanterie est « politesse dans l’esprit et dans les manières ; empressement auprès des dames ». Voilà, ma lanterne est éclairée. Mais la formulation est très vague quand même. Ce qui me plaît, c’est qu’ils le disent quand même : Sappho s’empressait auprès des dames... ;)

Au point où j’en suis, je retourne aux noms propres : « saphique ». Figurez-vous que ça existe ! C’est trop beau pour être vrai ! Je déchante vite : « vers saphique, vers grec ou latin de onze syllabes, qu’on croit inventé par Sapho ».

Dernière recherche : « sodomie », il y a pas. « Sodome » oui. « Ancienne ville de Palestine, détruite par le feu du ciel avec Gomorrhe, Séboïm, Adama (Bible). Hab. : Sodomites. »

Bien. Comme je ne sais plus à quoi regarder, je reviens au début. Alors, commençons par la base. Hé bien non, entre « homophonie » et « honchets », il n’y a rien... Ne sachant trop que faire, je me dis que je pourrais par exemple me tourner vers des mots littéraires, « pédérastie » par exemple. Rien. Pas plus que « tribade ». Je laisse tomber les noms communs.

J’ai un autre but dans les noms propres : voir ce qu’ils disent des personnes célèbres dont l’homosexualité était de notoriété publique. Là, je ne suis aucune logique (y en avait pas avant non plus :) ), je cherche à ce que je pense. Rimbaud n’existe pas. 1893, année de sa mort. Verlaine ? Rien. Wilde ? Non. Il est mort en 1900. Je me rends compte que je prends trop récent. Alors là je sèche. Soudain, l’illumination : je me rappelle que je ne sais plus quel Henri, roi de France, avait certaines préférences. Apparemment, c’est le III. Je ne jugerai pas ce qu’ils disent de sa politique, j’y connais rien, mais quand même, je vous livre le début : « Henri III, fils de Henri II et de Catherine de Médicis, né en 1551, roi de France de 1574 à 1589. Ce prince, plein de vices et de passions, s’entoura de favoris que l’histoire a flétris du nom de mignons. Il fut un des plus mauvais rois qu’ait connu la France. » Après ça parle de la Ligue, du Duc de Guise, etc.

Sachez que « mignon », lorsqu’il s’agit d’un nom masculin, signifie « favori » (ben oui faut pas chercher midi à quatorze heures). Et « favori, ite », en nom, c’est « qui tient le premier rang dans les bonnes grâces de quelqu’un de puissant ».

J’abandonne pour l’homosexualité. Vérifions le sexisme. On commence par le début : « femme : n. pl. (lat. femina). La compagne de l’homme, celle qui est ou a été mariée. Femme de chambre [...] femme de charge [...] ». Les filles, j’aurais fait une crise cardiaque. Aucune de nous, gouines, ne sommes des femmes. Cependant pleine de courage, je continue : « homme : animal raisonnable formé d’un corps et d’une âme. Désigne spécialement le sexe masculin ». Après on a les expressions.

« Fille : personne du sexe féminin considérée par rapport aux parents ; personne du sexe féminin non mariée ; servante : fille d’auberge ». « Fils : enfant mâle par rapport à son père ou à sa mère ; terme d’amitié : mon fils ». Etc. « Garçon : enfant mâle ; célibataire ; celui qui travaille chez un autre ; celui qui sert dans un café, un restaurant ».

« Femelle : animal du sexe féminin ». « Mâle : qui est du sexe masculin. Fig. : qui annonce de la force ; énergique ». Vous remarquerez au passage que je ne commente même plus. Espérant trouver le bouquet qui m’achèvera, je cherche « féminisme ». Eh ben, pas de définition révoltante, pas de « hystériques » « bas-bleus » « viriloïdes ». Rien. Néant. Je ne sais pas pourquoi, mais je continue. Direction noms propres. Une femme célèbre, vite. Trop tôt pour Marie Curie. Tiens, je pense à Olympe de Gouges. Eh bien si, elle a existé : « femme de lettres et révolutionnaire, née à Montauban ». Elle est où, cette déclaration des droits de la femme ?

« Louise Labé : femme poète... », « Christine de Pisan : femme célèbre pour ses poésies », « George Sand : femme auteur ». Femme, femme, femme !!!!!

Je continue et... je trouve pas. Parce qu’en matière de femmes, avant le XXe siècle, on avait 1) les reines et diverses favorites (et franchement je m’en fiche) et 2) les autres, qui faisaient des gosses, la cuisine, le repassage, activités créatives s’il en est... ça, Simone de Beauvoir en parle en long, en large et en travers. D’ailleurs trois mois après je n’ai pas avancé dans le livre... Et pourtant à quatorze ans et demi je l’avais avalé comme un roman.

A cet article je voudrais donner une conclusion optimiste. Les filles, je suis tout à fait d’accord qu’il y a encore plein de choses à faire... mais franchement, chapeau pour ce qui a déjà été fait !



Pierre Larousse « Dictionnaire complet illustré », Paris, Librairie Larousse, 1893 ; 1464 pages (pas des grandes : 16,5x10,3 cm). Au passage, les deux planches anatomiques : une statue grecque avec un drapé, et un squelette, le tout masculin, of course.