Pause détente…



En salle de pause, un jour comme les autres, à l’heure du repas. Les employés, pour la majorité des femmes, discutent, se plaignent des horaires et des chefs, racontent des blagues et rigolent.
Les sujets s’enchaînent : salaires trop bas, managers trop stressés et stressants, le laisser-aller en politique. Une fille saute sur l’occasion pour dire haut et fort ce que d’autres pensent tout bas.

« Moi, je trouve qu’en ce moment, il y a certaines choses sur lesquelles on est trop laxistes. L’autre jour, à ma caisse, il y avait deux mecs qui se tenaient par la taille. Ils se sont tournés l’un vers l’autre et ils se sont roulés une pelle, là, devant moi. Sans gêne. Je suis restée comme une idiote. »
Hochements de tête réprobateurs des autres.
« Pff, ils devraient pas, moi j’vous l’dit », dit une autre.
Une troisième enchaîne : « Oui, on en voit de plus en plus et pas seulement des mecs, des nanas aussi. J’ai vu des nanas dans le magasin qui se tenaient par la main, comme ça ! »
Elle baisse gravement le menton, puis le remonte.
« C’est quand même pas correct tout ça, de mon temps (elle est proche de la retraite), des choses comme ça ne seraient jamais arrivées. »
Une jeune, la main posée sur le genou de son copain, intervient :
« Ouais, mais les temps changent. Aujourd’hui, c’est normal que ce ne soit plus comme avant. Et puis, c’est leur vie après tout. »
L’Ancienne secoue la tête.
« Non, moi j’pense que c’est pas normal. Ils devraient pas s’afficher comme ça, pas dans un magasin où il y a des familles. Les enfants, qu’est-ce qu’ils vont penser en voyant deux nanas ou deux mecs en train de s’embrasser ? Ils devraient montrer un peu de respect, quoi ! »

Moi, je plonge le nez dans mon chocolat chaud, je fais des efforts pour ne pas rougir, je voudrais parler, mais je sais que ma confusion se lira sur mon visage. Je serai grillée. Déjà, j’ai l’impression que tous ceux présents dans la salle de pause vont entendre mon silence, lourd de paroles réprimées. Je prie pour qu’ils changent de sujet.

En même temps, je me pose des questions. Pourquoi les enfants seraient-ils plus choqués de voir deux personnes de même sexe s’emballer que de voir deux personnes de sexes différents ? Je pense à ma petite cousine qui a cinq ans. L’autre jour, elle me disait qu’elle avait un amoureux. Jusqu’ici rien que de très naturel. Ensuite, elle me dit que sa copine aussi est amoureuse d’elle, même qu’elle l’embrasse souvent sur la bouche. Elle n’a pas l’air choquée du tout.
Alors, si ma petite cousine âgée de cinq ans trouve ça aussi normal d’embrasser une fille sur la bouche que d’embrasser un garçon, qu’est-ce que ça pourrait bien lui faire de voir deux personnes du même sexe s’emballer ?

Je réfléchis, puis je comprends. Ce ne sont pas vraiment les enfants qui risquent d’être choqués, eux ils s’en moquent : ce sont les parents que cela dérange. Ils ont toujours vécu dans une société où les modèles sont le couple hétérosexuel, la famille composée du mari, de la femme et des enfants. Depuis leur enfance, on les bassine avec l’âme sœur qu’ils sont censés trouver pour se marier et faire des gosses, contribuer à l’avancement de la société. La plupart des filles que je connais rêvent en priorité de trouver un mec, de s’installer avec lui et de devenir « un couple ».
Une fois qu’elles sont installées avec leur copain, c’est à peine si on les voit encore à de rares occasions, comme si les amies ne servaient qu’à passer le temps en attendant de rencontrer celui qui va partager sa vie. Une fois qu’elles ont un compagnon, l’amitié devient accessoire. Est-ce que c’est ça l’amour ? Vivre en autarcie ?

Dans la salle de pause, le sujet a changé, mais je continue mes pérégrinations intellectuelles. Si je me levais et disais à l’Ancienne que moi, je ne trouve pas ça choquant du tout, deux filles qui s’embrassent ? Elle me regarderait, tout le monde me regarderait, je deviendrais tout à coup une bête curieuse balancée dans l’arène. Les regards me cloueraient sur place comme des flèches acérées, on me poserait peut-être la question : « Quoi ? Toi, ça ne te dégoûterait pas d’embrasser une fille ? »
Je répondrais que non, si par chance ça m’arrivait, je suis sûre que je trouverais ça très agréable.
« Mais tu as déjà essayé ? »
Là, je serais tentée de dire oui, mais je n’aime pas mentir, je me contenterais donc d’un « Non, mais j’aimerais bien ».

Je me demande quel effet cela fait de dire devant une dizaine de personnes qu’on côtoie trois jours par semaine depuis plusieurs années, qu’on aimerait bien embrasser une fille. Ce serait un peu comme de faire irruption dans une pièce habillée de vert, en claquant violemment la porte contre le mur, de crier « Coucou, je suis une martienne ! », puis de partir d’un violent éclat de rire à la vue des spectateurs médusés. Je passerais soudain du statut de fille intégrée à celui de perverse qu’il ne faut pas approcher à moins de cent mètres, sous peine de se faire agresser. J’en rajoute peut-être un peu, mais je crois que ça ne serait pas bien accepté.
Peut-être même qu’on me dirait : « Ouais, mais t’as pas trouvé le bon, c’est pour ça ! Je peux t’en présenter, moi, des mecs bien qui te feront oublier les filles ! »
Je répondrais qu’à moins qu’on me fasse un lavage de cerveau, je ne vois pas tellement comment je pourrais oublier une chose pareille. D’ailleurs, même avec un lavage de cerveau, mes hormones finiraient par me rappeler à l’ordre.

Je consulte mon chocolat pour savoir ce qu’il me conseille de faire. Le dépôt au fond du gobelet semble me sourire d’un air complice. Il s’en fiche que je sois attirée par des filles, lui, tout ce qui lui importe, c’est qu’on le boive et qu’ensuite on pousse un soupir d’aise, satisfait/e de son goût sucré. J’aimerais bien que tout le monde soit comme cette boisson, sans préjugés.
Je consulte ma montre : c’est l’heure d’y retourner. Je me lève et quitte la salle, sans un regard derrière moi.


Maud


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