La province contre-attaque



Je lisais récemment sous la plume d'une fée une allégation du type « il est beaucoup plus difficile de vivre son homosexualité en province, la capitale offrant aux jeunes homos un anonymat que les autres grandes villes françaises ne semblent pas pouvoir préserver. Elle citait à l'appui de sa démonstration les villes de Lille et de Bordeaux. Ayant vécu dans ces deux endroits, je fus piquée au vif et, comme l'indique le titre chapeautant ces quelques lignes, je me décidai à contre-attaquer.

Je me dois d'être honnête dès le départ, ce texte n'est représentatif que de ma propre expérience. Je connais essentiellement des homos « provinciaux », je ne chargerai donc pas les parisien(ne)s. Mais pour être tout à fait claire, en bonne paysanne que je suis -- oups, provinciale -- je ne rêve pas comme tant d'autres de la capitale ville de lumière où tout est permis. La seule chose qui me plaît à Paris en plus de la vie culturelle, c'est le maire, mais bon, ça c'est une autre histoire.

À la décharge de ma collègue, l'incompréhension me semble mutuelle. Une de mes amies, par ailleurs charmante et équilibrée, nous expliquait, dans des circonstances que je tiendrai secrètes afin de préserver son anonymat, que les lesbiennes parisiennes étaient pour la plupart des droguées. Non ne pouffez pas ! Une congénère parisienne, quant à elle, déclarait récemment qu'elle ne pourrait pas vivre « en province » puisqu'il n'y avait quasiment pas de lesbiennes en dehors de Paris.

Que dire de l'homosexualité en province ? Des banalités sans aucun doute, je me place dans le contexte des grandes villes, pas dans celui des campagnes reculées et des très petites villes. Quoique mon meilleur ami vive tout à fait sereinement son homosexualité dans une charmante bourgade de 50 000 habitants, qui est accessoirement ma ville natale. Il est professeur et, dans l'établissement où il enseigne depuis quelques années, sa sexualité ne pose aucun problème. Les commerçants ne lui jettent pas de pierres. Il parle encore à sa famille, et dans les rares occasions où nous avons fréquenté l'unique bar gay (ne riez pas) de la cité, nous ne nous sommes jamais sentis menacés. Dans la grande ville où j'habite un appartement tout à fait anonyme, je fais mes courses régulièrement dans une moyenne surface où nos multiples scènes à la caisse ne laissent pas de doutes sur les relations que j'entretiens avec la jolie fille qui m'accompagne. Les caissières sourient. Elles nous ont même proposé la carte du magasin, ajoutant poliment « si votre amie vient sans vous, elle pourra aussi s'en servir » ! Nos voisins nous saluent quand nous nous baladons main dans la main dans la résidence. Au centre-ville, nous n'avons pas été victimes d'un nombre flagrant d'agressions, juste la norme pour nous rappeler que nous sommes dans un pays pas si ouvert que cela. Quant à l'anonymat, je n'arrive pas à me souvenir de la dernière fois que j'ai croisé en ville quelqu'un que je connaissais.

Pourquoi recenser ces évidences me direz-vous ? « Cela me semble nécessaire », vous répondrai-je. Parfois je reçois sur mon mail des fées des questions du type « j'habite la province. Où puis-je trouver les livres / visionner les films dont vous parlez sur le site ? -- Au cinéma d'art et d'essais le plus proche / dans la grande surface à vocation culturelle voisine », réponds-je avec les formes. Récemment dans une de ces boutiques, j'ai demandé à moitié rougissante à une vendeuse Ne piétinez pas le gazon, la jeune femme m'a poliment indiqué le rayon où était entassé une centaine d'ouvrages. Je crains d'avoir eu l'air plus ridicule de ne pas les avoir vus que d'avoir réclamé un ouvrage à caractère ouvertement lesbien. Pour résumer, pas besoin d'une librairie spécialisée super « branchouille » ni d'un rayon racoleur dans un grand magasin des Champs-Élysées pour avoir de la lecture… Et si vraiment vous êtes bloquées à l'idée de vous renseigner sur ces œuvres, il vous reste, sans faire de publicité, tous les sites de ventes par correspondance du net.