Toute petite, déjà...

Toute petite déjà… oui oui, toute petite déjà je savais que je n'aimais pas ça…

Je trouvais idiots les films à l'eau de rose et passablement débiles les bluettes des romans de gare…
Un peu plus tard, j'ai raté complètement mon bac de français parce que j'avais refusé de perdre mon temps avec les divagations lugubres et glauques des romantiques : Hugo, Chateaubriand, Nerval, Musset, Goethe (son Werther, ses souffrances), Lamartine, Sand (quoique… Sand…), Balzac (son Lys dans la vallée, nos longues et irrésistibles siestes du samedi matin entre la récré et la traditionnelle interro de latin), Flaubert (ils ne sont peut-être pas tous qualifiés de romantiques par les vrais littéraires, mais c'est la même histoire, toujours)… Que des histoires d'amours qui finissaient mal… en général :-). Le mal du siècle, le vague des passions, tout cet auto-apitoiement et ces états d'âme qu'on voulait me faire ingurgiter à l'adolescence, j'y étais complètement réfractaire.

Mais c'est vraiment un combat au quotidien contre une certaine façon imposée de voir la vie, la relation aux autres et à l'amour.

Attention… Notre propos ne concerne absolument pas toutes les petites attentions qui rendent la vie agréable et dont nous serions malheureuses d'avoir à nous passer : les joies du café au lit, le cadeau surprise, la papouille tendre, les fleurs qui sentent bon… C'est pas du romantisme, ça. Ça c'est normal :-)))

Je ne sais pas exactement de quand cela date historiquement, mais j'ai vu les dégâts que cette façon de voir provoque dans tellement de vies. Parce que tout ça est mélangé, très mélangé dans une sorte de magma qui nous empêche souvent de savoir ce que nous voulons vraiment, qui nous empêche même de savoir ce que nous ressentons… Deux axes de délire se dégagent du romantisme ambiant : le premier, la solitude incomprise et abandonnée de tous, ce culte du malheur dans la différence. Et là les lesbiennes sont bien loties en termes de différence, non ;-) ? Le second, c'est l'emballage de nos désirs dans de grands sentiments… Vous connaissez cette fameuse blague : « Que font deux lesbiennes lors de leur deuxième rendez-vous ? -- Elles commandent le camion de déménagement » . Mais bon… C'est une autre histoire encore, ça ;-).

Le romantisme

Officiellement, le romantisme est né en Angleterre et en Allemagne autour de 1795, mais les Rêveries d'un promeneur solitaire (1782) de Rousseau ou le Werther (1774) de Goethe préfigurent brillamment ce que sera l'inspiration larmoyante d'un genre qui perdurera jusqu'à la fin du XIXe siècle.

Le monde plat, bourgeois rationnel et scientifique hérité de la période classique ne laisse plus qu'une place congrue au rêve, à l'imagination et à la sensibilité individuelle. Le romantique s'ennuie. Il ne lui reste plus qu'à se tourner vers ce que personne ne peut lui enlever : ses états d'âme. Le Moi. L'autocompassion complaisante à tendance nombriliste. Dès lors, il entreprend de mariner dedans pour créer un mouvement qui connaîtra ses heures de gloire jusqu'à la fin du XIXe siècle, mais qui a laissé des traces durables jusqu'à nos jours.

Ainsi, Lamartine (autour de 1820) abreuve de ses larmes un lac déjà en crue, puisque forcément chez le romantique l'automne est éternel et la pluie quotidienne, comme nous le suggèrent les violons de Verlaine : Les sanglots longs/Des violons/De l'automne/Blessent mon cœur/D'une langueur monotone. Le romantique s'ennuie… et les accents pathétiques de Beethoven et la pompe solennelle de Wagner succèdent aux trilles sautillants des Mozart et autres Scarlatti :-).

Toutes ces choses faisaient recette en ces temps où, pour la jeune fille promise à un parti qu'elle ne désirait pas, le couvent était souvent la seule perspective, et où l'unique destin de la veuve éplorée était de le rester à vie sous peine de passer pour une épouse indigne... Alors pour passer le temps, on souffrait.

Verlaine, toujours :

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! Cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Non mais bon… Franchement… Quelle satisfaction objective peut-on éprouver à se faire pleurer dessus par une pauvre fille énamourée… DONC malheureuse… Ça a un petit côté SM, limite pervers. Et on apprend ça à nos enfants… Pffff... :-)

Deux siècles plus tard, le bilan...

Et bien force est de constater qu'aujourd'hui le romantisme connaît le même franc succès, même si ses manifestations sont différentes. Aux mêmes causes les mêmes effets. Peut-être parce que l'ennui est le même, sinon pire, dans un monde toujours plus matérialiste, surinformé, qui ne laisse plus place ni à l'imagination ni à la méditation. Pour se distraire on se soûle, on fume de gros pétards et on joue à s'enrhumer dans la contemplation de petits crépuscules frileux à la fin des raves parties.

Hé oui. À l'ère du cyber et de l'électronique à tout crin, à l'époque du TGV, du mail, du téléphone cellulaire, du t(s) exto, de la webcam, de la majorité à dix-huit ans et de la libération sexuelle, la belle ne marine plus dans l'attente du pli parfumé à la violette et entouré d'une faveur rose, livré au prix de mille dangers par un valeureux coursier, elle palpite devant l'écran de son pécé, elle s'accroche à son téléphone mobile. Elle ne meurt plus de consomption en attendant que l'aimé(e) revienne, contre vents et marées, de terres arides ou de guerres incertaines, elle fait l'anorexique.

Alors non.

Non, décidément, le romantisme n'est pas mort. Vive le technoromantisme, le cyberomantisme, mais le fond reste le même. Jadis on s'ennuyait dans le mal du siècle, aujourd'hui l'on se morfond dans le passage du millénaire, la mal-bouffe, la trash TV et les dépréciations d'actif.
Le romantisme a encore de beaux jours devant lui, les marchands de mouchoirs en papier et les opérateurs de télécommunications aussi.

Mais bon... Est-il bien nécessaire de cultiver cet instinct morbide qui porte à l'inquiétude-mélancolie-souvenir, qui convertit en objet de souffrance le plus innocent pétale de fleur ou le plus anodin des couchers de soleil, tout cela au nom d'un improbable bonheur perdu ou à perdre ? Oui c'est beau une fleur, oui, c'est beau un coucher de soleil, oui ça mérite que l'on se pâme, mais on peut se pâmer dans le plaisir et dans la joie, non ?