Visibilité(s)


Sujet récurrent s'il en est. Ca fait des mois que j'ai envie d'en parler et que je ne sais pas par où commencer. Qu'est-ce que ça veut dire d'abord ? Visibilité, être visible. Etre soi-même aux yeux des autres ? Sa famille, ses amis, ses collègues, son patron, ses voisins, l'administration… Etre vu pour ce que l'on est par la société. Ne pas avoir besoin de se cacher. Mais on ne se dévoile jamais tout à fait… Refuser les stéréotypes qu'on nous applique sans se poser de question : mariée ou célibataire ? Non, je vis avec une femme "maritalement" comme dit mon assureur ! Il y a ceux qui y pensent tous seuls et avec qui tout est naturel, et puis il y a tous les autres avec qui il faut faire l'effort de formuler, de dire, de rendre visible ce qui devrait simplement être évident.

Oui, qu'est-ce que ça veut dire être visible, être out ? Pour citer (hum... traduire maladroitement) Go Fish : "Comment puis-je être visible aux yeux de la femme à côté de qui j'attends à l'arrêt de bus, l'enfant qui me sourit dans le magasin, l'homme qui me demande un franc ou deux ?". Quoi qu'en dise Mireille, je ne suis pas sure que ce qui devrait être simple et évident le sera un jour. Tout simplement parce que ce terme de "visible" nous induit en erreur. La langue anglaise est ici plus efficace en parlant de "out" au lieu de "visible". Qu'est-ce qu'être out ? C'est être reconnue en tant que lesbienne. Et c'est aussi ce que nous entendons par "visible". Sauf qu'avec ce mot nous sous-entendons que pour être out ça devrait quasiment se voir sur notre figure que nous sommes lesbiennes.

OK. On laisse de côté pour aujourd'hui la sphère familiale et les amis proches qui ont eu tout le temps de nous découvrir et de nous voir évoluer. Comment être reconnue immédiatement pour ce que nous sommes, en totalité, et sans pour autant être réduite à une étiquette ? Je suis Mireille, j'ai un métier, j'habite en Bretagne, à la campagne, j'aime la musique ET je suis lesbienne. Je n'ai pas non plus envie que l'on dise quand j'arrive quelque part: "Tiens, voilà la lesbienne".

Et c'est là que le sujet se complique : comment être out si on n'est pas visible, à moins de ne plus se présenter que par "Bonjour, je m'appelle Carole et je suis lesbienne" ? (et encore, on retombe dans la problèmatique dite de "la femme à côté de qui j'attends à l'arrêt de bus"). Car la présomption d'hétérosexualité règne et, même si un jour nous arrivons à ce que tout le monde pense à l'autre éventualité, si on ne montre pas ou qu'on ne dit pas clairement qu'on est homosexuel, alors nous sommes forcément hétérosexuel (d'ailleurs nous touchons sans doute là une des raisons pour lesquelles cette question de la visibilité nous démange : si nous ne sommes pas visibles, aux yeux du monde une partie de nous est niée).

Parfois j'ai envie de me présenter ainsi: "Bonjour, Mireille, lesbienne", surtout que je travaille avec des anglo-saxons qui ont la fâcheuse manie de se présenter comme ça, surtout les américains, et de mettre en évidence sur leur bureau la photo de leur conjoint et de leurs enfants. Alors c'est vrai que ça m'énerve toujours d'être obligée de me retenir. Et si je ne dis rien, c'est juste que je vis seule, ou que mon petit ami n'est pas présentable (quoique, pas mariée et sans enfant à près de 40 ans, ils se posent vite des questions). Ce n'est pas que je veuille jeter ma sexualité et ma vie amoureuse à la tête de tous ceux que je rencontre, mais je n'ai pas du tout envie de passer pour ce que je ne suis pas !

Alors comment faire ? D'abord se résigner à ne pas être out aux yeux de tous si on n'est pas visible, c'est à dire identifiable, comme lesbienne au premier coup d'oeil (et encore, et c'est une butch qui vous parle, je crois que certains de mes collègues de bureau me croient encore hétéro). Ensuite, comme le disait Mimi, ne plus se cacher. Ne plus taire. Appeler un chat un chat et une copine-compagne-amante-partenaire-pacsée une copine-compagne-amante-partenaire-pacsée. Lui tenir la main dans la rue. L'amener aux endroits où on amène son(sa) conjointe. On ne peut pas trop faire plus à moins de se le faire tatouer sur le front.

C'est vrai que depuis un bon moment, je n'hésite plus à participer aux conversations autour de la machine à café et à raconter ce que j'ai fait avec BRIGITTE - mon amie avec qui je vis, pendant le week end. A dire que heureusement qu'ELLE a eu le temps d'aller faire les courses parce que moi… A raconter tous ces petits détails du quotidien d'un couple qui permettent à chacun de se présenter, de raconter qui il(elle) est sans rentrer dans les détails. Ensuite, personne ne s'étonne si on vient toutes les deux aux repas d'entreprise. Mais je sais que j'hésite encore parfois avec certains, avec des clients, avec des fournisseurs… mais ceux là, je croix que même si j'étais hétéro, je ne leur dirais pas si je suis mariée ou célibataire, à moins qu'ils ne me posent la question directement.

Mais dans notre société, être visible, out, au maximum n'est pas sans risque. Se pose alors l'autre question cruciale de la visibilité : pourquoi voulons-nous, pourquoi devrions-nous être visibles ?

Comme je l'ai dit plus haut, il y a cette raison que je trouve importante : parce que si je ne suis pas visible je suis niée. Une partie de mon identité est niée. Je n'ai plus d'amante ou de concubine ou autre : je ne vis pas avec un homme donc je suis célibataire. Ma compagne, la femme de ma vie, n'existe plus en tant que telle (bon, en ce moment elle n'existe pas du tout mais c'est pour la démonstration). Et les hétéros autour de moi peuvent continuer à penser qu'ils ne connaissent aucune lesbienne, que s'ils en croisaient une ils sauraient la reconnaitre car les lesbiennes sont toutes des camionneuses moches qui ont une dent contre les mecs.

C'est vrai que pour moi aussi, il est fondamental que ma vie, mon couple, soient reconnus, connus, visibles. Rien ne m'énerve plus que de devoir choisir, quand je remplis un questionnaire administratif ou autre, entre mariée, célibataire, concubinage (il n'est pas reconnu pour les homos dans ma petite commune). Et j'attends désespérément de voir apparaître Pacsé sur les formulaires. Rien ne m'énerve plus que de devoir faire rectifier le cadastre de ma commune en précisant à l'employée de mairie que nous sommes deux femmes propriétaires. Rien ne m'énerve plus que de devoir encore attendre 3 ans de PACS pour faire une déclaration d'impôts commune alors que nous partageons tout depuis bientôt 15 ans… Petite anecdote: la seule fois où la mairie à reconnu que nous vivions ensemble comme un couple, c'est le jour où ils réclamaient de l'argent !!!!!!!!!

Et puis parce que je n'ai plus envie de me poser la question du qu'en dira-ton. Parce que je n'ai plus envie de me demander si je dois ou non amener ma copine au pot organisé par le patron ou au réveillon de Noël. Mais ça, c'est moi.

La, je ne me pose plus la question; j'y vais avec ELLE, et tant pis pour ceux que ça surprend…

Carole parlait un peu plus haut des risques de la visibilité. Il y en a, sans doute, mais je préfère les évacuer, autant que je peux. Si certains n'acceptent pas ma vie, personne n'est venu me le dire en face pour l'instant. Peut être suis-je avantagée par mon métier, par mon entreprise (mais le milieu agricole n'a pourtant pas la réputation d'être particulièrement ouvert et tolérant). Bien sur, je ne suis pas prof ou instit', alors c'est peut-être plus facile. Et je me dis parfois, quand je vois l'extrême droite augmenter sa part de marché, que si notre société se mettait à régresser, je me retrouverai en première ligne, montrer du doigt par certains de mes voisins et de mes collègues. Alors, pour diminuer ce risque, je suis de plus en plus visible, parce que ce qui nourrit l'intolérance et l'extrême droite, c'est l'ignorance et la peur de ce qu'on ne connaît pas…

Enfin bref vous l'aurez compris : la visibilité, pourquoi et comment, c'est un sujet extrêmement complexe. Et tout ce que nous pourrons dire n'y changera rien : oui, nous pensons toutes les deux qu'être visible fait avancer les choses mais nous sommes aussi conscientes que ça ne va pas sans certains risques qui peuvent être importants (rejet de la famille, vie professionnelle pourrie par des cons, etc.). Et que même si nous choisissons de l'être, être visible de tous n'est techniquement pas simple. Et c'est pour cela que la seule conclusion que nous pourront apporter à cet article est que notre propre visibilité et ses limites ne regardent que nous. Et que nous seules pouvons décider que nous pouvons nous rendre visibles, pour nous même et pour toutes celles qui ne le peuvent pas.