Après un
moment à tourner dans Bagnolet, j'arrive 72, rue René
Alazard, là aucune enseigne, sinon un panneau lumineux au nom
de "Duplex" sans doute une ruse...
Devant rien ne mentionne La Barbare, aucune indication non plus sur
interdition faite aux transexuelles d'y rentrer.
Pas de carte de membre, pas de parrainage... On ne peut pas parler
de lieu privé.
En fait, la charte des Barbares est à l'intérieur. Pratique,
non ?
Une jeune femme
nous accueille très gentiment et nous donne un programme avec
une amérindienne qui tient un fusil de guerre.
Ici un peu
de documentation issue de du tract de La Barbare : " À
toutes... enfin un espace alternatif " ça
ne veut pas dire privé " créé
pour les lesbiennes et les féministes "
enfin c'est elles qui décident qui est femme et qui est lesbienne,
" Non basé sur la consommation... "
, à 2,50 la bière, le même prix que dans n'importe
quel bar, je ne suis pas vraiment sûre que le lieu soit non-commercial
" mais plutôt sur l'autogestion
- n'étant pas lucratif, ce lieu fait appel à la participation
de chacune " même les femmes transexuelles
?... elles ont accepté sans difficulté mon fric pour
les consommations " Pour faire
vivre et continuer à promouvoir la création, qu'elle
soit culturelle, artistique ou politique, des lesbiennes et des féministes "...
Et dire qu'elles
prétendent ensuite que c'est un lieu privé...
Personne ne nous
demande qui nous sommes, il est vrai que je n'ai pas le physique que
la pensée populaire accorde généralement aux femme
transsexuelles. J'échappe au délit de sale gueule de mec.
Nous montons un long escalier puis nous arrivons dans une grande salle
qui me rappelle certains squats ou j'ai traîné il y a longtemps... le
lieux est plutôt joli.
Et les filles aux platines sont plutôt douées.
Dans l'antre de La Barbare, une vingtaine de filles qui discutent, pas
une seule femme noire, pas une seule femme d'origine maghrébine
" sauf la jeune fille qui m'accompagne en tant que témoin
" (On m'accusera d'avoir amené ma caution anti-raciste)... Pas
d'enfants, même des filles...
Puisqu'elle n'ont
pas vu mon " défaut de fabrication " et comme j'ai
toujours été honnête, comme fille, je me met en
devoir de leurs révéler mon transsexualisme et leurs demande
de m'expliquer les raisons de mon exclusion.
La question provoque
une certaine confusion...
Réponse : " tu
n'a pas la même histoire que nous "....
Je n'ai rien dit sur mon histoire mais je sais bien que le seule mot
de " transsexuelle " représente tout un vécu
dont elles ignorent tout, mais ne se privent pas de l'imaginer.
Moi j'ai plutôt l'habitude de penser que toute histoire de vie
est différente.
La discussion continue, " c'est un choix , nous voulons rester
entre nous "
Moi : " c'est votre choix , comme celui des racistes de pas accepter
de noirs dans certain bars de Louisiane. "
Le ton monte une femme sort de derrière le bar et m'accuse très
violemment d'avoir une " bite dans la tête ". Je met
mon doigt sur son front et lui répond qu'avec tant de violence
c'est peut-être dans sa tête que se trouve la bite en question.
Ici le scandale
commence : " On ne touche pas les femmes, à La Barbare. "
J'en conclus qu'elles prennent les contacts physiques même les
plus anodins , comme une " sorte de viol ". J'explique poliment
que je suis d'origine méditerranéenne, et que c'est dans
ma culture de toucher " chastement " les gens..
La dame en face n'accepte pas ma culture, j'ai un peu peur qu'elle ne
me frappe. Je ne suis sûrement pas la seule, puisqu'une autre
femme plus calme, m'entraîne à l'écart.
Nous discutons un moment et là, sans me prévenir, elle
part, et me met dans les pattes d'une personne charmante qui n'est pas
d'accord avec l'exclusion dont je fais l'objet.
Elle m'explique
qu'elle se rend à la majorité. Heureusement que pour combattre
le racisme, on a pas attendu d'avoir la majorité. Elle est charmante,
mais je dois l'écouter sans rien dire. Dès que j'ouvre
la bouche, elle m'assure que le " dialogue " n'est pas possible
si je ne l'écoute pas, je n'ai pas le droit non plus de boire
ma bière, la jeune fille en question ayant des problèmes
avec l'alcool. C'est la deuxième fois que je subis le choix des
Barbares, choix très limité, puisque dans ce lieu, moi
je n'ai que le choix de subir...
Au bout d'un moments
j'en ai marre de ne pouvoir rien dire et d'entendre ce discours théorique
et fumeux, qui me fait penser à un exercice de langue de bois
ne menant à rien d'autre qu'à l'exclusion.
Une sorte de mixture mal digérée de toutes sortes de femmes
qui n'était pas très jeunes lorsque je suis née... Monique
Wittig, Lussi Rigarai, Antoinette Fouque, sans oublier l'ineffable Janice
Raymond... le tout saupoudré d'un peu de Valerie Solanas.
Par générosité
et grandeur d'âme, elle me proposent de faire une AG où
je n'aurai pas le droit de présence, pour statuer si les Barbares
veulent bien de moi... je leur répond que je ne suis pas un "
oncle Tom " et que je n'ai pas besoin de leur accord pour être
une femme et une lesbienne.
Mais ma visite n'est
pas terminée...
Là, une fille m'accuse d'être " beurrée "... bien
sûr, les lesbiennes ne boivent jamais, d'ailleurs elles vendent
de la bière juste pour faire joli... coup de pas de bol après
deux bières, je n'étais pas saoule. Une fille visiblement
gênée par ce débat propose une autre AG pour décider
ce qu'est une femme, pendant qu'une autre me parle de Ioanna au masculin... essaie
de me faire avaler que cette dernière était au Front National
; puis se reprend... peut-être que si je parle d'elle, je la connais,
et donc, se rabat sur Ras le Front, où Ioanna a effectivement
milité, et me vante le machisme de cette organisation anti-fasciste... Je
commence vraiment à me mettre en colère.
Ca fait une heure que je me fais agresser, mais elles sont toutes d'accord
pour dire que la violence vient de moi. Mon amie témoin me révèle
que lorsque j'était à l'écart, on m'a trouvé
des attitude de mec... je tente de rester calme.
Puis je leur annonce que je suis venue pour écrire un article.
Parano collective ... " Tu nous prends pour un sujet qui te rapporte
du fric " etc.
Je ne leur réponds rien sur mon statut parfaitement bénévole,
mais je leurs demande si elles sont contre le droit à l'information
et opposées à la liberté de la presse...
Réponse téléphonée : " nous on se fout
de ce qui est légal ". Un peu à côté
mais je ne relève pas... je suis habituée à ce discours
nihiliste des pseudo-anars qui ne s'assument pas. La discussion devient
de plus en plus violente.
- Les hommes ont toujours voulu interdire aux femmes le droit de se
rassembler !
- On n'a pas du lire les mêmes bouquins : gynécée,
club de couture, école non mixte.... On se demande pourquoi les
autres féministes se battent pour la mixité complète de
la politique, de l'école, et du milieux professionnels.
Comme je suis plutôt pour la liberté d'opinion, je reconnais
qu'elles ont droit d'être transophobes, mais qu'elle l'assument
jusqu'au bout et qu'elles annoncent la couleur !
Elles prétendent que les transsexuelles n'ont qu'à rester
entre elles, il y a des lieux pour ça... Mais impossible de leurs
faire prononcer le mot. Je pense qu'elles auraient été
d'accord avec le ghetto de Varsovie - les juifs avec les juifs - les
autres peuvent aller ou ils désirent. Mais on n'est pas antisémite
pour autant.
La conversation continue - on m'agresse à tour de bras, mais
personne n'a le courage de me dire sortir. Je leur rappelle qu'elle
n'ont hésité à virer Ioanna. Elles démentent
le témoignage des personnes présentes lors de son exclusion,
dont trois Fées du Logis... Comme je leur dis que le mensonge
ne leur fait pas peur, la conversation va de mal en pire... on m'assimile
à une ex-violeuse, on me traite de petite bourgeoise qui n'a
rien à faire en banlieue " J'habite Pantin ! mais tout est
bon dans le cochon... ". Je ne veux surtout pas en arriver aux
insultes, et l'amie qui m'accompagne n'en peut plus. Nous partons et
elles en oublient même de me dire de ne pas revenir.
Impression d'ensemble
:
- Elles usent et abusent de leur pouvoir en se permettant de décider
qui est femme et qui ne l'est pas...
- Je pense qu'il s'agit de transphobie réelle comme on en rencontre
dans tous les bars de beaufs, mais elles semblent avoir des scrupules
à le vivre, pourtant sans de faire mauvais esprit j'avais l'impression
de me trouver au milieu d'un groupe de mecs : la même violence,
la prise de pouvoir, les mêmes arguments. Elles n'ont pas eu à
chercher bien loin pour trouver leurs arguments.
- Elles se sentent spoliées dans leur pouvoir par leur incapacité
à distinguer les femmes transsexuelles au milieu des autres femmes,
mais ce qui est plus grave encore, c'est que leur peur des hommes,
que je peux comprendre, les amènent à s'en prendre à
d'autres femmes, au lieu de se battre contre la violence des hommes.
En s'enfermant dans un bunker d'ou elles ne sortiront jamais.
- La Barbare, c'est la pensée des femmes qui sont d'accord entre
elles après avoir viré toutes celles qui n'étaient
pas " conformes " ou qui n'étaient pas d'accord .
Mais le plus drôle
de cette soirée mémorable... c'est que je n'ai jamais
été transsexuelle avant ce soir-là... Je crois que
suffisamment de femmes sur ce site me connaissent...pour ne pas avoir
à le prouver... Si nécessaire je vous donnerai le n°
de téléphone de ma mère !!!!!
PS : vous trouvez
vraiment qu'une femme même indienne singeant les hommes dans leur
violence aveugle avec une arme de guerre dans les mains est vraiment
un symbole de la libération de la femme ? Je préfère
lutter par le dialogue et l'écrit... Soit on est pour Gandhi,
soit on est pour Sharon.
Et si vous pensez
que ce sujet ne vous concerne pas, imaginez simplement le battage que
vous auriez fait s c'était les femmes à la peau noire
qu'on excluait...
Il n'y a pas de bonne exclusion.