Jugement de valeurs


"La criminalisation effective des rapports sexuels entre adultes consentants du même sexe est une mesure discriminatoire contraire aux engagements internationaux en matière de droits humains. Le droit de ne pas être exposé à une discrimination fondée sur le sexe, entre autres sur l'orientation sexuelle, est reconnu dans les traités internationaux, notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), auquel l'Égypte est partie. "

Le 11 mai 2001, cinquante-deux personnes sont arrêtées au Queen Boat, Le Caire, Égypte. Sur vingt-trois d’entre elles seront portées des accusations de "pratique de la débauche", de "mépris de la religion". Ils sont maintenant condamnés à entre 1 et 5 ans de prison. Ils n’ont pourtant commis aucun crime... Oui, c’est vrai, ils sont supposés être homosexuels, et alors?... Euh...

La soixantaine de personnes arrêtées se trouvait au Queen Boat, un ancien navire transformé en night club gay. Ils sont finalement cinquante deux à subir un procès et vingt-trois à être reconnus coupables de "pratique de la débauche" et/ou de "mépris de la religion". Sur le sujet, le rapport d’Amnistie Internationale (AI) explique très bien :
"Bien qu'aucune référence ne soit faite de manière explicite à l'homosexualité dans les textes législatifs égyptiens, le mot "débauche" s'applique à des rapports homosexuels dans un contexte de prostitution masculine et de rapports sexuels entre hommes consentants. La loi elle-même ne donne pas de définition précise de la "débauche", mais ce mot figure dans les attendus du jugement. [...] [la "pratique de la débauche" comporte trois éléments essentiels : premièrement, la "débauche" a eu lieu entre hommes ; deuxièmement, l'acte physique a été commis en pleine connaissance de son caractère illégal, avec intempérance et sans but de rémunération ; troisièmement, l'acte en question doit avoir été pratiqué plus d'une fois]." C’est donc dire qu’ils sont coupables d’homosexualité...

Selon le rapport d’AI, toute l’affaire s’est déroulée dans des conditions pas très propres... D’abord, ils ont été torturés et maltraités pendant leur détention provisoire. Certains ont subi des coups, le falaka (pratique consistant en des coups de bâton sur la plante des pieds), d’autres des interrogatoires " musclés " visant à leur soutirer des aveux qui ont servi de preuve contre eux à leur procès. Ils ont aussi subi des examens médicaux servant à déterminer s’il y avait eu sodomie. Ces examens ont été réalisés de force et sous la menace de sévices face à un refus, et ont été qualifiés de " cruels, inhumains et dégradants " par AI. Le procès s’est déroulé selon de drôles de règles... La loi d’urgence, qui est en vigueur depuis l’assassinat d’Anouar el Sadate en 1981, a mis en place un tribunal censé juger les terroristes et les extrémistes islamistes, lequel a servi pour juger les cinquante deux hommes arrêtés. Ce tribunal ne donne pas droit d’interjeter appel de la décision rendue pour un accusé trouvé coupable du délit qu’on lui impute, ce qui contrevient aux traités internationaux des droits humains que l’Égypte a signés. Par contre, l’autre partie a le droit de faire appel pour ceux qui ont été acquittés... Il n’y a pas vraiement d’instance juridique supérieure (à ce que j’ai cru comprendre) mais le président, M. Moubarak, aurait le droit d’imposer son opinion dans l’affaire pour renverser la décision. L’affaire a été intensément médiatisée en Égypte, et cela a donné le terrain au non-respect du droit à la vie privée. En effet, les noms et les professions des accusés ont été publiés. Un des accusés était mineur à son arrestation, et sa photo est passée dans le journal... Fait étrange, lesdits journaux semblaient très très bien informés des noms et métiers des accusés, avant même que cette liste soit rendue publique...

Certains affirment que l’Égypte n’est pas prête à recevoir les valeurs occidentales de plus en plus promues ailleurs qu'en Occident. D’autres croient que l’Égypte, aux prises avec un contexte social difficile, a décidé de tromper l’attention de ses citoyens. Les Frères musulmans, qui menacent la domination de Moubarak pour les prochaines élections, sont partisans des valeurs traditionnelles de l’Islam et récoltent de plus en plus d’appuis alors que la crise sociale, le chômage, la dévaluation monétaire et l’occidentalisation de la classe égyptienne riche troublent la paix sociale. Selon certains points de vue, le gouvernement aurait voulu montrer qu’il ne perd pas le contrôle, qu’il est toujours là. On peut aussi se dire que l’homosexualité ne cadre pas avec les valeurs moyen-orientales, islamistes. Toutes ces positions sont discutables... Je ne trouve absolument pas acceptable qu’un comportement qui ne brime aucunement autrui soit si cruellement réprimé, et qu’un pays qui se respecte ose à ce point violer les conventions internationales sur les droits de l’humain d’une manière effrontée et sans gêne, en ayant toujours le culot de se montrer à la face du monde et de défendre ses absurdes positions. En guise de réflexion, je vous laisse les mots de Tangi Salaun dans l’Express du 16 août 2001, "la question n'est pas de savoir si on va les condamner, mais pourquoi on les juge ".