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Elle s'envole le nez crochu au vent, la verrue au menton et la bosse au dos, enveloppée de sa gigantesque cape noire et de son chapeau extraordinairement pointu, un crapaud dans chaque poche, à califourchon sur son balai, pour rejoindre son bien-aimé Satan et s'adonner à quelques (voire plus) abominations : " dévoration de foetus, coït pluriel, anthropophagie, meurtres, zoophilie ; et surtout homosexualité, thème majeur de cette symphonie d'outrages à Dieu. " (in : Le Sexocide des sorcières, p. 95). Mangeuse d'enfants, jeteuse de sorts, séductrice, tentatrice, manipulatrice, dissimulatrice, corruptrice, fornicatrice, elle développe tous les vices en -ice et bien d'autres puisqu'elle est aussi perverse, perfide, menteuse, démoniaque, maléfique, insatiable, malsaine, cruelle, criminelle, pécheresse... et la liste n'est, évidemment, pas exhaustive ! Pourquoi le phénomène de la sorcellerie a-t-il été essentiellement féminin, comme le confirment l'étude de la sorcellerie populaire et les statistiques concernant les procès ? Parce que l'héritage mythologique et biblique entretient l'idée que la femme est conçue pour causer la perte de l'homme. Effectivement, depuis la nuit des temps, les personnages féminins se suivent et se ressemblent : Pandore, Lilith, Eve sont autant de " salopes " qui font irruption dans un monde de perfection (bien sûr...), pour semer la discorde. Elles charment, soumettent les hommes à la tentation et les mènent à leur perte. Elles ont bien entendu recours aux forces du mal, à la magie, à des pouvoirs surnaturels sinon comment expliquer que les hommes succombent à ces êtres si répugnants ?! Et puis, c'est bien connu, la Femme a l'esprit tordu (cf. le Malleus Maleficarum), elle est faible, crédule, dépourvue d'intelligence et facilement influençable, d'autant plus lorsque c'est le diable qui la sollicite ! A une exception près : Marie... La figure de la sorcière tient son origine de la haine que le saint ordre patriarcal ressent à l'égard du féminin ainsi que d'un imaginaire débridé entretenu par la misogynie de l'Eglise. Il s'agit en réalité d'un personnage fantasmé et d'une image symbolique nés de la peur ancestrale que les hommes nourrissent à l'égard des femmes, de la hantise de la castration (il n'y a qu'à penser à l'image de la sorcière qui escamote les verges !! cf le Malleus Maleficarum) mais aussi de la volonté de préserver des privilèges (voir à ce sujet le domaine de la médecine dans lequel certaines femmes excellaient et avaient une forte influence : l'abbesse Hildegarde de Bingen ou encore la doctoresse Sarah de Saint-Gilles) et le pouvoir. La chasse aux sorcières et le sexocide (le terme est de Françoise d'Eaubonne) ont sévi pendant plus de deux siècles (de la fin du XVème siècle au XVIIème), les pics de répression coïncidant avec des périodes troublées comme celles des guerres, des famines, des épidémies (lèpre, peste, variole, typhus, malaria, rougeole, etc.), des révolutions. On sait qu'en de telles circonstances, se constituer un bouc émissaire rassure et défoule. A l'époque, les boucs émissaires ne manquaient pas : quand on ne s'en prenait pas aux Juifs, on s'attaquait aux Cathares, aux homosexuels ou encore aux femmes ! En 1487, le dominicain Jacob Sprenger et l'inquisiteur Heinrich Krämer (dit Institor) ont l'heureuse idée de sortir le Malleus Maleficarum, ouvrage qui deviendra la bible des inquisiteurs et servira de guide pour identifier les sorcières. Lors de la rédaction de l'ouvrage, Sprenger et Krämer reçurent l'appui de Rome. D'ailleurs, en introduction au Malleus, figure la bulle "Summis desirantes" du pape Innocent VIII dénonçant la sorcellerie. Le ramassis d'inepties qui constitue le Malleus enverra plus d'une femme au bûcher. D'ailleurs Françoise d'Eaubonne compare l'ouvrage à Mein Kampf et parle volontiers de génocide, voire de sexocide. Aussi " [à] Bâle, 95 % d'assassinés par le bûcher sont[-t-elles] des femmes. En Aragon, 57 %. A Namur, 92 %. Dans les prévôtés allemandes et au Luxembourg, 69 %. Au pays de Vaud, 66 %. En Franche-Comté, 67 %. Dans la seule ville de Montbéliard, 82 %. En Allemagne, 80 %. Et enfin dans le Voralberg (Autriche) 100 % ! " (in : Le Sexocide des sorcières, p. 98). Sans oublier l'Angleterre où les femmes représentent 90 % des victimes. Cependant il est intéressant de noter que c'est le pouvoir civil qui porte la responsabilité des plus nombreuses poursuites et non pas les autorités religieuses sous le contrôle desquelles les tortures et massacres furent moindres. En réalité, la femme accusée de sorcellerie est avant tout celle, transgressive, qui menace les structures patriarcales. Elle incarne de fait le désordre. Elle est très souvent émancipée, indépendante et arrive, par son savoir, à se soustraire à la loi masculine. Ainsi, parce que son contrôle est difficile, il est impératif et urgent pour le pouvoir en place de la marginaliser afin de mettre un terme à sa soi-disant puissance destructrice. Pour la neutraliser, on l'extermine...
Pour en savoir plus :
Sites : Lettre ouverte à Jean-Paul II, par Françoise d'Eaubonne : http://www.penelopes.org/pages/document/memoire/sorciere.htm http://www.chatelaine-quebec.com/archive/pg000326.html http://www.chatelaine-quebec.com/archive/pg000554.html http://www.historiart.com/biblio/sorciere.htm bien que la conclusion me défrise... Textes : - Le Sexocide des sorcières, fantasme et réalité, par Françoise d'Eaubonne, Paris, L'Esprit frappeur n°47, 1999. - Brujería. Insólitos objetos y Fantásticas criaturas, El Diario Secreto del Sr. Alessandro, textes originaux de l'exposition consacrée aux sorcières au Museo de Carruajes (Séville), février 2001. - Mythologie de la femme dans l'ancienne France, par Pierre Darmon, Paris, Seuil, 1983. - La Sorcière et l'Occident, par Guy Bechtel, Paris, Plon " Pocket/Agora ", 1997. - Sorcières, par Candace Savage, trad. de l'anglais par Agnès et Sandrine Lacor, Paris, Seuil, 2000. Et aussi : La chanson d'Anne Sylvestre : Une sorcière comme les autres, 1975. |