Virtuel


copyright : Natacha Lemoine "rencontres"



Elle, c'est ma chérie, mon unique et impossible amour, la seule sur laquelle je puisse m'épancher en toute impunité, la seule qui mérite une transparence totale. Ma vie affective est un modèle d'organisation, type administration des impôts, aucun passage possible entre les différents secteurs. Une amie avec qui je vis le week-end et les vacances, compagne de ma jeunesse, je lui voue un amour loyal mais sans folie, heureusement nos disputes sont si fréquentes et régulières qu'elles entretiennent l'incertitude de la relation.
Célibataire la semaine, mes compagnes restent très éphémères. Entre le week-end et la semaine il n'y a aucun lien, aucun entourage commun. Et elle, si belle, si lointaine qui traverse ma vie, qui fait voler en éclats tous mes blindages. Cela fait plus de vingt ans que mon cœur s'emballe à la simple évocation de son prénom, que mon désir ne connaît aucun répit. Cette passion ne prend pas une ride !


Durant ces nombreuses années, j'ai laissé nos rencontres naviguer au gré de sa créativité, toujours largement diffusée par les médias de tous poils. L'entendre et la voir me suffisait même si je devais la partager avec d'autres. Ces autres ne m'inspiraient aucune jalousie particulière, partager mon amour ne me pose aucun problème ayant toujours été convaincue qu'une seule personne ne peut suffire au bonheur de l'autre.
Mon entourage avec bienveillance recueillait toutes les photos ou coupures de presse où elle apparaissait, m'informait de toute actualité la concernant, elle était le véritable point d'union de mes deux mondes, la grande organisatrice de ma cohérence interne.


Cette distance vis à vis de la réalité, l'inaccessibilité de cette passion me convenait parfaitement, je pouvais tranquillement rêver de partager quelques instants avec elle, parfois l'approcher tout près au point de la toucher, planter mes yeux dans les siens, la voir répondre à mon sourire et pourquoi pas partager une folle nuit avec elle.
La seule entorse à cette ligne de conduite, c'était de passer le soir sur la place Saint-Sulpice pour regarder s'il y avait de la lumière chez elle. Si c'était allumé, je m'asseyais sur un banc, et j'attendais des heures, le regard fixé sur les baies lumineuses dans l'espoir d'apercevoir sa silhouette. Cet espoir de me rapprocher, cette effraction dans la réalité m'attirait et m'emplissait d'effroi comme si je faisais planer une lourde menace sur notre amour.


Il y a quelques mois, sous la pression de mes amies et malgré une âpre résistance, j'ai acheté un ordinateur, puis je me suis offert un abonnement Internet illimité.
Depuis j'y passe toutes mes nuits, cherchant tous les sites de photos, d'actualité la concernant. Je n'arrive plus à faire grand chose d'autre, le temps est suspendu à la paume de ma main posée sur la souris, mes doigts cliquant, double cliquant tandis que je surfe sur tous les sites, le curseur pointé sur son visage, parfois sur son corps suivant la découpe de ses formes, la pulpe de mes doigts parcourant le grain velouté de sa peau. Alors mon cœur s'accélère dangereusement, mon ventre se serre, je suis comblée mais j'ai de plus en plus peur de cette proximité. Cette accessibilité illimitée anime de façon très dangereuse ma passion, car désormais je maîtrise le rythme et la durée de nos rencontres.
Cette intensité nouvelle de notre relation ne me laisse plus un instant de vie, je ne dors plus, je ne mange plus, je ne vois plus personne. Tout cela est bien normal et ressemble fort aux dangers de toute passion. Mais jusqu'où va-t-elle me mener ?


Que s'est-il passé ? Pourquoi mon regard s'est-il attardé sur la page d'accueil du serveur pour tomber par hasard sur le mot annuaire ? Juste un petit clic dessus puis un autre sur les pages blanches, j'ai cherché à voir son nom, son adresse, son numéro de téléphone.
Je jouais avec le feu mais j'étais totalement persuadée de ne rien trouver, je cherchais pour le plaisir, profondément convaincue qu'une femme comme elle ne pouvait être que sur liste rouge.
Instantanément toutes ses coordonnées sont apparues à l'écran, mes yeux sont restés fixés sur les inscriptions mais je ne pouvais rien voir. C'était impossible ! Quelle erreur fatale de sa part ! C'était un cauchemar, elle n'avait pas pu me faire cela après tant d'années !


Tout à coup si proche, si banale je pouvais simplement aller l'attendre au bas de son immeuble… C'était tout à fait ridicule… Et puis de toute façon j'avais toujours su où elle habitait… Mais le pire du pire a surgi dans mon esprit quand je suis arrivée à me formuler qu'une autre peut-être pouvait l'appeler, chercherait à la voir, à la toucher alors que moi j'en étais incapable. Comment avait-elle pu être négligente au point d'oublier que cette passion reposait sur son inaccessibilité pour tous ?
Quelle fin médiocre, plus rien n'était impossible, elle devenait madame tout le monde, offerte à tout un chacun.


J'ai éteint l'ordinateur, mes yeux se sont emplis de larmes.
À moitié dans le brouillard, je suis allée dans la cuisine me préparer un chocolat chaud, c'est ce qu'elle boit chaque matin.

Par la fenêtre, le ciel s'illuminait doucement des premiers rayons du soleil, j'envoyais une volute de fumée contre la vitre pour ne plus voir.



Françoise


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