Elle, c'est ma chérie, mon unique et impossible amour, la seule
sur laquelle je puisse m'épancher en toute impunité,
la seule qui mérite une transparence totale. Ma vie affective
est un modèle d'organisation, type administration des impôts,
aucun passage possible entre les différents secteurs. Une amie
avec qui je vis le week-end et les vacances, compagne de ma jeunesse,
je lui voue un amour loyal mais sans folie, heureusement nos disputes
sont si fréquentes et régulières qu'elles entretiennent
l'incertitude de la relation.
Célibataire la semaine, mes compagnes restent très éphémères.
Entre le week-end et la semaine il n'y a aucun lien, aucun entourage
commun. Et elle, si belle, si lointaine qui traverse ma vie, qui fait
voler en éclats tous mes blindages. Cela fait plus de vingt
ans que mon cœur s'emballe à la simple évocation de
son prénom, que mon désir ne connaît aucun répit.
Cette passion ne prend pas une ride !
Durant ces nombreuses années, j'ai laissé nos rencontres
naviguer au gré de sa créativité, toujours largement
diffusée par les médias de tous poils. L'entendre et
la voir me suffisait même si je devais la partager avec d'autres.
Ces autres ne m'inspiraient aucune jalousie particulière, partager
mon amour ne me pose aucun problème ayant toujours été
convaincue qu'une seule personne ne peut suffire au bonheur de l'autre.
Mon entourage avec bienveillance recueillait toutes les photos ou
coupures de presse où elle apparaissait, m'informait de toute
actualité la concernant, elle était le véritable
point d'union de mes deux mondes, la grande organisatrice de ma cohérence
interne.
Cette distance vis à vis de la réalité, l'inaccessibilité
de cette passion me convenait parfaitement, je pouvais tranquillement
rêver de partager quelques instants avec elle, parfois l'approcher
tout près au point de la toucher, planter mes yeux dans les
siens, la voir répondre à mon sourire et pourquoi pas
partager une folle nuit avec elle.
La seule entorse à cette ligne de conduite, c'était
de passer le soir sur la place Saint-Sulpice pour regarder s'il y
avait de la lumière chez elle. Si c'était allumé,
je m'asseyais sur un banc, et j'attendais des heures, le regard fixé
sur les baies lumineuses dans l'espoir d'apercevoir sa silhouette.
Cet espoir de me rapprocher, cette effraction dans la réalité
m'attirait et m'emplissait d'effroi comme si je faisais planer une
lourde menace sur notre amour.
Il y a quelques mois, sous la pression de mes amies et malgré
une âpre résistance, j'ai acheté un ordinateur,
puis je me suis offert un abonnement Internet illimité.
Depuis j'y passe toutes mes nuits, cherchant tous les sites de photos,
d'actualité la concernant. Je n'arrive plus à faire
grand chose d'autre, le temps est suspendu à la paume de ma
main posée sur la souris, mes doigts cliquant, double cliquant
tandis que je surfe sur tous les sites, le curseur pointé sur
son visage, parfois sur son corps suivant la découpe de ses
formes, la pulpe de mes doigts parcourant le grain velouté
de sa peau. Alors mon cur s'accélère dangereusement,
mon ventre se serre, je suis comblée mais j'ai de plus en plus
peur de cette proximité. Cette accessibilité illimitée
anime de façon très dangereuse ma passion, car désormais
je maîtrise le rythme et la durée de nos rencontres.
Cette intensité nouvelle de notre relation ne me laisse plus
un instant de vie, je ne dors plus, je ne mange plus, je ne vois plus
personne. Tout cela est bien normal et ressemble fort aux dangers
de toute passion. Mais jusqu'où va-t-elle me mener ?
Que s'est-il passé ? Pourquoi mon regard s'est-il attardé
sur la page d'accueil du serveur pour tomber par hasard sur le mot
annuaire ? Juste un petit clic dessus puis un autre sur les pages
blanches, j'ai cherché à voir son nom, son adresse,
son numéro de téléphone.
Je jouais avec le feu mais j'étais totalement persuadée
de ne rien trouver, je cherchais pour le plaisir, profondément
convaincue qu'une femme comme elle ne pouvait être que sur liste
rouge.
Instantanément toutes ses coordonnées sont apparues
à l'écran, mes yeux sont restés fixés sur les
inscriptions mais je ne pouvais rien voir. C'était impossible !
Quelle erreur fatale de sa part ! C'était un cauchemar,
elle n'avait pas pu me faire cela après tant d'années !
Tout à coup si proche, si banale je pouvais simplement aller
l'attendre au bas de son immeuble… C'était tout à fait
ridicule… Et puis de toute façon j'avais toujours su où elle
habitait… Mais le pire du pire a surgi dans mon esprit quand je suis
arrivée à me formuler qu'une autre peut-être pouvait
l'appeler, chercherait à la voir, à la toucher alors
que moi j'en étais incapable. Comment avait-elle pu être
négligente au point d'oublier que cette passion reposait sur
son inaccessibilité pour tous ?
Quelle fin médiocre, plus rien n'était impossible, elle
devenait madame tout le monde, offerte à tout un chacun.
J'ai éteint l'ordinateur, mes yeux se sont emplis de larmes.
À moitié dans le brouillard, je suis allée dans
la cuisine me préparer un chocolat chaud, c'est ce qu'elle
boit chaque matin.
Par la fenêtre, le ciel s'illuminait doucement des premiers
rayons du soleil, j'envoyais une volute de fumée contre la
vitre pour ne plus voir.