Le petit mari



Mon mari, il est tout petit, mais qu'est-ce qu'il est fort !

Au début, je ne me suis pas rendu compte de la différence et puis dans ma tête, il était tellement immense que pour moi, c'était incontournable, c'était l'amour de ma vie. Sa force, je ne sais pas d'où elle lui venait, mais elle me portait. Rien ne me semblait invraisemblable, il suffisait qu'il le désire, il m'en parlait et cela devenait l'évidence même. Je me disais juste :
« Mais comment n'y ai-je pas pensé plus tôt ? »

Il y a très longtemps, j'étais dans une boîte de nuit avec des amis d'amis, beaucoup de bruit, de fumée, une promiscuité insupportable pour danser sur une piste minuscule. Quant à parler avec son voisin, cela relevait de l'exploit et puis quoi dire d'intelligent ou de séduisant en hurlant dans une oreille inconnue. J'étais pourtant venue pour faire une rencontre, persuadée de toute façon que je passerais une fois de plus une nuit blanche pour rien. Les autres arrivent à repartir accompagnées, moi pas. Je ne sais pas, un petit quelque chose qui me manque et qui fait que les regards glissent sur moi sans jamais s'arrêter.

La nuit n'en finissait pas, une lassitude extrême m'envahissait quand j'aperçus un ange sur le balcon de la mezzanine, tout en blanc, une auréole de blondeur autour du visage… Mais mon regard resta fixé vers cette lumière, jusqu'à ce qu'un sourire m'interpelle. Mais oui, c'était pour moi ! Bizarre, bizarre…

Je suis rentrée à l'aube toute seule, et puis nous nous sommes revus un peu, cela a duré plusieurs mois, pour être honnête disons deux, trois ans car cet ange cachait une nature terriblement fantasque et je me défendais de tout sentiment amoureux jusqu'au jour où nous décidâmes de faire un tour de périphérique au soleil couchant, juste pour voir les reflets colorés dans les façades luisantes des immeubles, les enseignes multicolores qui animaient les usines de la petite ceinture. Un tour, puis un autre, et un autre… sans fin dans les Oh ! Ah ! Super ! Un véritable feu d'artifice. Sa main est venue se poser naturellement sur mon genou pendant que mon cœur faisait du trampoline. J'étais tellement bien que la vie aurait pu s'arrêter là, cela me suffisait.

Heureusement, la vie a continué mais tout a été différent à partir de ce soir-là. Je ne suis plus repartie, même pas pour aller chercher ma brosse à dent. J'ai préféré la sienne.

Les nuits étaient trop courtes, je découvrais mon corps sous ses caresses, je me transformais en plaisir et jouissance sous ses étreintes. Je suis entrée en dépendance absolue, et je ne me suis plus rendu compte de sa petite taille, de sa différence. C'était le plus grand, le plus fort de tout l'Univers.




Quelques temps plus tard, nous sommes partis dans le midi, la Haute Provence puis la Côte d'Azur. Chaque jour, nous changions d'endroit. Les promenades ressemblaient à de longues caresses qui mettaient tous nos sens en émoi.

Nous sommes restés là quelques jours, dans une petite maison accrochée à la roche, en contrebas d'un village.

Le soir, sur la terrasse, un verre de rosé à la main, nous plongions dans des bavardages sans fin, l'enfance de l'un, de l'autre....... C'est ainsi que mon petit mari me fit une leçon de choses : élevé en Ardèche, son père passait ses loisirs à retaper une vieille fermette dont chaque pierre grouillait de scorpions. Ces sales bêtes ont une carapace bien plus grande que leur corps et tout à fait élastique. Ce qui fait qu'on ne peut pas les écraser même avec des pierres énormes. Malgré la tiédeur ambiante, mon sang se glaçait, des frissons me traversaient de partout en repliant mes jambes sur ma chaise. L'idée même d'être piquée par le bout de leur queue m'horrifiait, bien plus que la lente agonie à venir. Toute empreinte de ces pensées funestes, mes yeux vagabondaient sur le crépi de la façade. Au-dessus de nous la tonnelle en canisse, nous étions à l'abri..... Quand subitement mon regard s'est porté sur une petite tâche sombre, je me suis approchée avec une bougie et...

        - Mon poussin, un scorpion, c'est comme ça ?

        - Ah ! Ben, ça alors ! Oui… Oui… Je vais fermer les fenêtres.

Je suis restée dehors, toute bête, toute seule, les frissons avaient disparu. J'ai attrapé un pic à brochette tout sale dans une assiette. D'une main, je l'ai violemment empalé contre le mur. À ce moment, de façon désespérée le pic bien perpendiculaire, j'ai étendu l'autre main jusqu'à attraper à bout de doigts la bouteille d'alcool à brûler, puis je l'ai inondé, et j'ai approché la bougie. Floufff… Les flammes se sont répandues jusqu'à mes pieds. Je n'ai pas bougé de peur qu'il ne se sauve.

Tranquillement, le feu s'est éteint faute de combustible, mes pieds étaient indemnes, la tonnelle aussi par contre le scorpion, lui était tout recroquevillé autour de la pointe du pic, totalement terrassé. Ce soir-là, je me suis endormie toute fière.




Quelques jours plus tard, nous roulions en direction de Cannes.

La veille, j'avais réservé une chambre dans un petit hôtel de la vieille ville. Pendant que mon petit mari garait la voiture, je suis allée à la réception et me suis retrouvée devant une grosse dame chaleureuse à l'accent chantant.

        - Bonjour Madame, j'ai réservé une chambre pour ce soir.

        - Pour deux personnes ?

        - Oui, s'il vous plaît.

        - J'en ai plusieurs. Avec un grand lit ou deux petits ?

Elle était tout sourire, pleine de connivence et moi je me sentais écarlate….

        - Ben… Un grand lit, s'il vous plaît…

        - Je vais vous la montrer, elle est très calme, vous serez très bien.

La chambre bien que petite, était toute propre et ensoleillée, je rêvais déjà de notre future nuit d'amour dans ce grand lit si chèrement acquis.

En redescendant à la réception, tout à coup, j'ai entendu un grand rire.

        - Bah ! C'est ça votre mari !

Je me suis retournée et je l'ai vu arriver, tout petit entre ces deux énormes valises, on aurait dit une petite saucisse entre deux tranches de pain de campagne. J'étais toute rouge, j'avais complètement oublié sa petite taille et l'incongruité de nous voir ensemble. À ce moment-là, j'ai eu un peu peur de l'avenir, mais très vite nous avons recommencé à rire sans cesse et pour un rien.




C'est pendant ce voyage que mon petit mari a commencé à me parler de bébé, d'avoir un enfant ensemble. Ça, non ! C'était pas possible ! Mais qu'est-ce qu'il n'allait pas inventer pour donner du piment à la vie ? … Mais j'avais tellement peur qu'il parte, tellement peur de ne pas lui suffire.

Et là, ça a été de la folie, tous nos regards se sont portés sur les bébés que nous croisions, les affiches, les vêtements, les petites chaussures, les jouets… Nous n'avions même plus envie de faire l'amour, totalement absorbés par cette idée fixe. Un jeu d'enfant de faire un bébé, c'est même plutôt plaisant… Oui ! Mais pas pour nous, il y avait un léger problème.

Moi, je voulais bien un enfant mais… comment le faire ? Mon petit mari, il était trop petit pour ça, il n'était pas équipé pour, alors ?

        - C'est simple, tu vas voir, il suffit d'en trouver un à ta taille. Je suis sûr que tu peux en trouver un en te promenant, un inconnu beau, intelligent, avec un esprit sain dans un corps sain, bien équipé, n'aie pas peur…




C'est ainsi que chaque soir après le travail nous nous promenions pendant des heures, scrutant chaque équipée potentielle dans notre quartier de prédilection : Saint Germain des Prés. Tout cela était empreint d'un grand romantisme, d'une pincée de devoir et d'une miette d'aventure.

        - Oui ! Non ! Il ne faut pas ! C'est pas bien ! Ça me plaît ! J'ai envie ! Je n'y arriverai pas !

À bout de force, alors que les jours commençaient à rétrécir, nous nous sommes assis sur un banc en face d'un café sélect du boulevard St Germain. Il était là, tout seul à sa table, juste en face de nous. Après de longues minutes, son regard s'est tourné vers nous, le temps s'est arrêté. Puis il s'est levé. Il est parti sans un signe. Sur notre banc, nous nous sommes affaissés, découragés, il avait tellement l'air de remplir tous les critères…

        - Bonsoir !

Il était là, derrière nous, un sourire goguenard aux lèvres, encore plus beau, encore plus tout plein à ma taille. Nous sommes partis ensemble nous promener, plus il parlait plus je me disais - c'est lui - et plus je me demandais comment j'allais faire. La suite a été toute simple, c'était un artiste, un enfant, un rêveur, il n'a rien demandé, il a dit qu'il aimait les enfants, qu'il en aurait plein avec sa copine, je l'ai cru. Quelques heures plus tard, je suis partie de sa chambre, ça tombait bien, il avait faim. Je suis rentrée et j'ai juste attendu 9 mois moins quelques jours avant de voir le résultat. Mon petit mari pouvait être fier de moi, notre bébé était sublime !

Sa force m'avait fait faire des choses impensables mais finalement ...Réalisables !




Hélas, cela n'a pas suffit, un jour il est parti. Je l'ai trouvé avec sa grande valise. Il l'avait posée devant la porte de la maison et m'attendait. Je n'ai pas très bien compris sur le coup mais il m'a expliqué qu'il était temps pour lui de trouver une petite femme à sa taille pour construire sa vie.

        - Tu sais ma chérie, j'ai déjà 40 ans, il le faut !

Il est parti, la porte s'est refermée et je me suis retrouvée toute seule sur le canapé, je pouvais plus bouger, ça a duré des heures et des heures, et puis des jours et des semaines, c'est bizarre ce pouvoir qu'il avait mon petit mari pour donner la vie…

Souvent dans mon sommeil, je sens la paume de sa main sur ma poitrine, c'est une douce caresse qui la parcourt pour descendre le long du ventre et venir s'accrocher à mon pubis. Mon ventre se tend, mon sexe appelle et je me réveille brutalement en sueur. Quelques larmes perlent au coin de ma paupière et je suis obligée de me serrer très fort dans mes bras en recroquevillant mes jambes contre ma poitrine pour me rendormir.




Et puis j'ai fini par me décider, je suis sortie dans la rue, j'ai de nouveau beaucoup marché pour trouver un mari adéquat à toutes mes mensurations.
J'en ai trouvé un très gentil qui n'avait pas encore trouvé femme à sa taille, et comme ça le rendait très malheureux, ça été facile de le séduire.




Je ne suis plus toute seule, mais je n'ai plus beaucoup d'énergie sauf quand je pense à mon petit mari. Alors là, je suis encore capable de faire plein de bêtises, ça me fait rire. De toute façon, je ne serai jamais complètement divorcée. Mon petit mari, il a tellement rétréci qu'il est à jamais dans ma tête… alors pour le divorce radical, je rigole toute seule, pas encore né celui qui me coupera la tête !




Dans mes rêves, il reste encore cette caresse et je l'appelle souvent… Céline… Céline… Je joue avec la douce tonalité des syllabes… Céline… Céline…et ma main glisse…




Mon petit mari n'était pas vraiment très grand, ni costaud, 1m 60, 48 kg, mais qu'est-ce qu'il était fort !



Françoise


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