Les mots pour la dire



Même si vous êtes une célibataire, même si vous n'avez jamais osé encore, même si vous collectionnez les conquêtes, que vous viviez avec la même femme depuis 25 ans ou 7 jours, que vous soyez pacsées ou non, dans le même appart. ou à des centaines de kilomètres l'une de l'autre, se pose à vous l'épineux problème du nom. Du nom donné à celle que vous aimez. Ou que vous allez aimer.
Votre dulcinée, votre amoure, votre amoureuse, votre moitié, votre amie, votre femme, votre chérie, votre fiancée, votre conjointe, votre concubine…


Dans le privé de votre nid douillet, face à face au café ou l'une contre l'autre au ciné (mentez pas, je vous ai vues !) ce problème ne se pose pas : tous les qualificatifs sont appropriés et certaines d'entre nous rivalisent d'imagination, affublant leur princesse de noms d'oiseaux exotiques.
Mais la vraie difficulté apparaît quand, en femme qui s'assume, vous décidez de présenter la personne qui partage vos nuits (au moins), à votre entourage.
Pour les très proches, le seul prénom suffit : « Papa, voici Carla, Maman, voici Marion, Mémé voici Edmée »…
Mais pour vos voisins ? vos collègues ? vos relations d'apéritif ?


En serrant la main de cet(te) ami(e) d'amis que l'on vous présente, vous enchaînez sur « voici mon amie Nathalie », c'est parfois utile de laisser planer le doute. Mais il se peut que vous souhaitiez présenter Nathalie comme la femme de votre vie, et là il vaut mieux inverser les termes de la proposition : « Nathalie, mon amie », en marquant une nette pause après la virgule. Essayez oralement, c'est plus convaincant.
Voilà pour les présentations d'usage, après tout le monde se jette sur le buffet et peu importera finalement qui s'appelle comment.


Revenons maintenant sur le mot que vous choisissez le plus souvent pour parler d'elle :

- Ma moitié : quel que soit le fruit que vous y associez, résonne comme si vous étiez toutes les deux des ½ portions non ? s'il en faut deux morceaux pour faire une entière, la lesbienne pourraît même être perçue comme un sous-produit ! toutefois, emprunter et détourner la sémantique commune fait partie des stratégies homosexuelles, c'est vrai, et c'est souvent drôle de débaucher les stéréotypes du langage hétérosexuel. Je doute cependant que cela soit un progrès ! Remplaçons alors "ma moitié" par "mon entière" ? "ma totale" ? beuh…

- Ma concubine : outre le désagréable prononcé, me semble un peu froid, pas toujours exact, et d'un point de vue purement formel légèrement dégradant ! à moins d'être férues de ciné chinois, dites-moi si j'me trompe mais peu d'entre nous semblent utiliser ce terme.

- Ma femme : un grand classique, encore une fois librement inspiré des terminologies hétéro, et qui me fait l'effet d'englober plus de 50% de l'humanité dans un genre (le féminin). C'est quand même un peu lourd pour une humaine en 3D, pourtant pourvue d'avantages incontestables, il est vrai… Autre versant de l'humanisme au second degré ("ma gonzesse" étant déjà occupé) : ma meuf et son p'tit air canaille. Au second degré c'est vite dit, j'en vois qui haussent les sourcils et flairent le machisme sous l'humour. Certes.

- Ma chérie : moins militant que "ma femme", on pourrait presque entendre un peu de mièvrerie sous la tendresse qui affleure. Ma chérie sent bon le printemps, il ne manque que la ricorée sur la table du petit déjeuner ! La plupart du temps, son emploi est amusant et léger, tout en étant sans ambiguïté, contrairement à…

- Mon amie : oralement, le féminin du mot ne s'entend pas, et le doute peut persister, quand c'est nécessaire. Mais est-ce que c'est vraiment toujours aussi nécessaire que l'on croie ? Reconnaissons que c'est un peu facile aussi ! son seul avantage dans la neutralité est d'être très couramment usité dans tous les cas de figure de couples. "Mon amie" réussit le tour de force de laisser peu de doute sur la nature de la relation, et de la banaliser tout à la fois !

- Ma copine : y a-t-il une statisticienne parmi vous ? C'est certainement le plus utilisé, le plus banal aussi, ordinaire et totalement indétournable, sauf par les adeptes - garçons ? - de jeux de mots salaces du niveau de l'almanach vermot. (qui ne mérite pas de majuscule, je le dis au passage pour la fée correctrice). Bon ok ! y'a pas que les garçons qui font des jeux de mots salaces .

- Mon amoureuse : un peu ado, est très clair et a le mérite de présenter la relation sous son jour romanesque : il s'agit d'amour - pas d'amitié - d'amour ! et pour celles qui craignent de se vautrer dans le romantisme, il peut même servir de bouclier pour peu qu'il soit prononcé sur un ton légèrement ironique. Car oui, certaines sont terrifiées àl'idée d'être amoureuse ! étonnant, non ?

- Ma girlfriend : me fait penser à ces précautions oratoires un peu décalées utilisées par les gens qui demandent "il est où le pipi-room" ? alors tant qu'à utiliser l'anglais je lui préfère fiancééééée

- Ma conjointe : militant, expansif et nullement abusif si l'on en croit le vieux P'tit Robert : " "les personnes conjointes sont liées par des intérêts communs (c'est bien le moins !) ou jointes par les liens du mariage". Bah ! il est où le problème ? quoi, on peut pas s'marier ? ah.


Détourner le langage de son usage habituel est un plaisir incontestable, dont nous usons avec délices, nous, les lesbiennes & gai(e)s, mais nous ne le faisons pas seulement pour contester ou bousculer l'ordre établi, pour révolutionner (Copernic, tiens-toi bien !) les points de vue conjugaux afin d'en démonter le sens, pour en créer un autre, ni même simplement pour emmerder l'monde !
Nous utilisons les mots qui sont à notre disposition pour vivre nos vies, tout simplement, sans nous poser la question du droit d'utilisation.
Nous n'usurpons rien, ne nous arrogeons aucun pouvoir car nous l'avons déjà celui-ci : parler, nommer, éprouver et l'exprimer !!!


Alors… ma princesse, ma fée, la reine de mes nuits et de mes journées, mon ange, ma biche, ma grenouille (stade avant la princesse ?), mon trésor sacré de Birmanie, ou du Tibet pour les plus engagées, mon cœur, ma merveille… et vous, comment l'appelez-vous, l'élue de votre cœur ?



Anne


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