Le loup, le loup, on en fait toute une histoire ou plutôt bien
des histoires, même pas à dormir debout, juste comme
ça, pour la morale, le bien, le mal, une petite note judéo-chrétienne
infiltrée dans l'imaginaire des enfants. Personnellement, je
le trouve plein de ressources et très commode d'utilisation, toujours
un rôle de méchant, dévorateur et imbu de pouvoir.
Oserais-je le dire, le salaud parfait dont tout un chacun a besoin
pour se regarder dans le miroir comme parfait petit ange. Alors, sans
tomber dans ce travers, c'est quand même plus supportable d'avoir
peur d'un grand méchant loup que d'être envahie et de
subir cette angoisse diffuse, flottante, sans nom qui nous cloue sur
place, faute d'ennemi à combattre…
Par
chance, j'ai fait sa connaissance très jeune. Chaque nuit,
il avançait subrepticement jusqu'à ce que je voie sa
grande gueule baveuse, ses crocs acérés et luisants,
ses yeux rouges, infiltrés de sang encore frais, je me réveillais
en hurlant de terreur :
- Le loup… le loup…
Impossible d'en dire plus, mes pauvres parents tentaient de me rassurer
encore tout chancelants de cet épouvantable réveil.
Après un temps infini en mots doux et caresses, ils repartaient
totalement épuisés, frustrés et irrités
contre ce monstre indomptable.
Au bout de six mois d'irruptions nocturnes intempestives, le visage
creusé d'énormes cernes noirs, mon père a déboulé
avec pertes et fracas dans ma chambre, sans doute une nuit de pleine
lune. Il m'a flanqué une monumentale fessée en hurlant :
- Tiens. Et tiens… tu vas voir duquel de nous deux tu vas avoir le
plus peur !
J'ai passé le reste de la nuit à attendre que mes fesses
refroidissent et me suis rendormie au petit matin toute calme… À
partir de cette nuit-là, je n'ai plus eu peur du loup, mon
père était nettement plus fort. J'ai pu en toute tranquillité
le craindre et l'admirer, dévorer toutes les histoires et les
contes. Fini méchant loup, mon père t'a terrassé
et comme tu en es au même point que moi, nous allons pouvoir
jouer ensemble.
Mes cauchemars sont devenus des lieux d'exutoires parfaits.
Une nuit, il est revenu. La veille, j'étais chez ma grand-mère,
ça ne s'était pas bien passé du tout. Elle est
couturière, toute la journée ça avait été
un défilé de grosses et grandes dames très suffisantes
à qui je devais dire bonjour, sourire, me montrer bien élevée.
Ma grand-mère, elle, passait son temps à s'agenouiller
pour un pli de la jupe, pour un ourlet... Je trouvais ça terriblement
affreux alors ce jour là, je suis restée en silence
accrochée à son tablier, reniflant sans cesse et bruyamment.
Finalement je l'ai empêchée de se mettre à genoux.
Elle n'a pas arrêté de me dire que j'étais très
méchante, que le petit Jésus me punirait puis elle m'a
mise dans le cagibi noir pour y penser. C'était trop injuste
et j'ai pas eu peur quand je l'ai vu au pied de l'escabeau sur lequel
ma mémé était perchée pour attraper un
coupon de tissus. Il avait sa grande gueule bien ouverte et hop !
Ni une ni deux, il l'a dévorée tout entière et
toute crue. C'est bête, elle n'a même pas eu le temps
d'avoir peur ni de crier. Chapeau quand même ! Le lendemain,
je me suis réveillée en pleine forme…
Progressivement, il s'est éloigné, après avoir
accompli des exploits de nettoyage indispensables à ma croissance…
La maîtresse aux yeux noirs perçants, celle aux cris
de crécelle, la copine qui voulait jamais jouer avec moi parce
que j'étais petite et moche, etc... Grâce à lui,
j'ai appris beaucoup de choses et je me sentais la force de me débrouiller
toute seule.
À vingt ans j'avais acquis une telle maîtrise du cauchemar,
que lorsque la Giuletta, l'Alfa Roméo de rêve de mon
père, s'est écrasée contre un énorme semi-remorque,
j'ai assisté tranquillement à l'arrivée des secours.
Il a fallu découper les tôles écrabouillées
pour sortir les corps sans vie de mes parents, ça m'a drôlement
secouée. Miraculeusement, ma grande sur n'a eu que quelques
égratignures… des bleus aussi… et puis c'est tout. Comme l'enterrement
n'était pas prévu de suite, j'ai allumé ma lampe
de chevet, j'ai noté l'histoire au cas où... Puis je
me suis rendormie aussi sec en me disant que maintenant j'étais
grande et autonome, ayant passé brillamment le rituel initiatique
du meurtre parental.
Beaucoup plus tard, j'ai compris à quel point le loup était
à l'intérieur de moi, bien au chaud, côte à
côte avec l'agneau.
Après la naissance de ma fille Léa, j'ai un peu galéré.
Mon premier enfant que j'avais tant désiré. Je ne savais
pas m'en occuper. Elle pleurait tout le temps, je ne savais jamais
si elle avait assez tété, si elle voulait dormir, si
elle était malade... Donc je passais mes journées avec
Léa dans mes bras pour l'empêcher de pleurer. Dès
que j'essayais de m'occuper de moi, elle hurlait. La nuit, j'arpentais
l'appartement en la berçant délicatement puis nous nous
écroulions l'une contre l'autre au petit matin. Je ne pouvais
plus travailler, je ne pouvais plus aimer. Aaaah, si je n'avais pas
tué maman, elle aurait quand même pu m'aider, me rassurer,
me regarder tendrement penchée sur le berceau de Léa.
Tant d'amour, tant de chagrin et d'épuisement réunis !
Alors une nuit, je lui ai donné son biberon, je l'ai bercée,
câlinée, couverte de bisous, dévorée des
yeux puis je l'ai enveloppée dans le nid d'ange et déposée
dans le congélateur. J'en ai doucement fermé la porte
et me suis glissée entre les draps, sereine... En fait ça
n'a été efficace qu'une nuit, Léa a repris son
train-train habituel dès le réveil et je l'ai regardée
longuement en m'interrogeant sur les forces qui l'animaient. Après
un moment de doute je suis repartie à l'action, cette fois
en employant les grands moyens. En descendant vite faire les courses,
Léa d'un côté, mon sac et mon manteau de l'autre,
je suis tombée dans les escaliers en marbre de l'immeuble,
sa tête a fait un grand BOUM contre la rambarde en fer... Trempée
de sueurs, baignée de larmes je me suis précipitée
vers son lit, elle dormait comme un ange, ses petits bras formant
un cur autour de sa tête, un délicieux sourire
au coin de la bouche. J'ai posé mes lèvres sur son front
puis je me suis assise contre son lit. Et là, enfin j'ai pu
accepter de me dire que c'est très compliqué d'aimer
ses enfants, qu'ils sont très encombrants et qu'il est bien
difficile de vivre sans. Un souffle de vie est venu réanimer
mes parents, je suis plutôt sur la bonne voie !
Avec Léa, ça a été une grande avancée.
Reste un cauchemar horrible dont je ne viens pas à bout, qui
revient chaque nuit, même mon loup, il est coincé.
Nous entrons, Carole et moi, dans une grande pièce enfumée,
pleine de gens très joyeux et bruyants. Depuis quelque temps,
je la sens distante, son regard me traverse sans s'arrêter,
elle monologue en face de moi, si je lui parle, elle pense à
autre chose, si je glisse ma main dans la sienne, ses doigts restent
inanimés. Et ce soir, elle est enjouée, elle brille,
elle bavarde avec tout le monde, je la regarde, elle est si belle,
l'émotion me submerge, une forte chaleur monte en moi, je lui
souris, elle ne me voit pas.
Je m'avance vers elle, je la regarde toujours, je suis plantée
en face d'elle, elle vient d'enlacer une femme, ses yeux sont plongés
dans les siens. Je hurle que je l'aime, elle ne m'entend pas, je suis
submergée de sanglots, elle rit en l'embrassant, je suis en
train de mourir, ça elle va le voir quand même !
Le brouhaha couvre mon désespoir, je suis impuissante, elle
s'en va en tenant cette femme très serrée dans ses bras,
la tête enfouie dans le creux de son cou : je n'existe
plus.
Je me réveille en hurlant, je pleure, j'étends mon bras
sur le côté, ta place est toujours vide. Très vite tu
n'as plus été amoureuse, très vite je t'ai lassée
avec mes cauchemars et mes insomnies, très vite tu es partie.
Moi, j'en suis toujours au même point… même pas le loup
pour me venir en aide.
Oh ! Je sais bien le loup, pourquoi tu ne peux pas m'aider, je
l'aime tellement que je suis incapable de lui en vouloir, même
juste un tout petit peu... Et puis elle est partie… et notre Léa
est arrivée…
Alors mon pote le loup, qu'est-ce que tu peux faire ? ..............
Tu ne réponds pas ......... Ne sois pas inquiet, tu es toujours
là en moi...
Bisou le loup !