Je sais pas vous
mais moi j'ai toujours cru que j'étais invincible.
Bon vous non peut être, mais moi oui, moi qui aie dù
au sortir du ventre de ma mère, échapper au complot
infanticide fomenté par mes 5 aînés, survivre
à l'inoculation perfide de toutes les maladies infantiles qu'ils
avaient pu ramasser sur les bancs de la maternelle.
Petits malfrats ignorants, il y a bien pire que le rougeole, la varicelle
et les oreillons réunis pour anéantir dans l'uf
une vie d'enfant, il est des mots d'adultes qui assassinent l'âme.
Ainsi les adjectifs, ces petites merveilles de la langue, deviennent
issus de leurs espoirs déçus, des qualificatifs qui vous tracent
le chemin plus sûrement qu'une autoroute à 3 voies.
Prenons un exemple si vous le voulez bien.
Si je dis "garçon", vos connections synaptiques vont
aller chercher dans les méandres de votre substance cérébrale
un certain nombre de représentations mentales agrées
par la société qui les a formatées. Si j'ajoute
à ce premier terme l'adjectif "manqué", j'obtiens
une terrible sentence qui condamne la victime à n'être
plus qu'une S.I.F, une sans identité fixe. Fille pour l'état
civil, ersatz de garçon pour les autres, rien encore pour elle-même
qui n'aura de cesse de prouver à ses parents mortifiés
qu'elle compte bien réparer l'outrage dont ils sont responsables.
Les plus chanceuses parviennent parfois à soutirer l'admiration
tardive de leur père qui, isolant le gène reconnu, finit
par admettre que l'honneur est sauf. Pour les autres que les lois
de Mendel ont abandonnées, la lutte s'avère plus dure,
voire désespérée.
S.I.F zélée, je m'efforçais de surpasser en tout
les trois rejetons mâles de ma tribu au péril de ma vie
que je confiais à la bonne étoile que je m'étais
choisie pour conjurer le mauvais sort et les méthodes thérapeutiques
de ma mère fervente adepte de Rika Zaraï. (J'en profite
pour remercier la voisine du troisième étage qui m'a
probablement sauvée de la gangrène suggérant
un rappel antitétanique devant mon pied éléphantesque
javelisant dans une bassine.)
Aucune de mes prouesses physiques, aucune de mes réussites
scolaires ne purent réparer l'injustice de l'XY au regard de
l'auteure de mes jours ni d'aucune autre femme de mon enfance, et
ce fut des garçons pourtant très sectaires en âge pré
pubère, que je reçus ma première reconnaissance,
admise parmi les leurs en dépit du manque auquel eux ne firent
jamais allusion. Je les ai laissés sur le seuil de ma révolte,
quand aux portes de l'adolescence nos jeux n'ont plus été
compatibles, sans jamais rien oublier de ce qu'ils avaient fait pour
moi. Ils m'ont donné la seule identité que je revendique
encore aujourd'hui, celle d'électron libre.
Femmes, je vous ai haïes avant de vous aimer si fort, je vous
dois d'être féministe non pas pour l'égalité des
chances que les plus braves d'entres vous sont allées défendre
jusque dans la rue mais pour la couardise dont vous êtes capables
devant le sexe dont vous enviez les privilèges et plagiez le
machisme.
Je suis devenue féministe au contact de la bêtise épaisse
des représentantes de mon sexe qui fracassent les petites filles
pour qu'elles rentrent dans les boîtes des poupées qu'on
leur offre en modèle.
Les "garçons manqués" n'existent pas, il n'existe
que des petites filles qui savent ce que l'on attend d'elles, d'autres
pour lesquelles la nature s'est trompée d'enveloppe, d'autres
encore qui ne veulent pas choisir entre un tank et une dînette
parce qu'elles font la guerre des fois et la cuisine après
et encore une autre sorte dont je ne soupçonnais pas même
l'existence avant de l'avoir pondue moi-même pour pouvoir l'observer,
celles qui sont exclusivement attirées par les poupées,
les dînettes les chouchoux dans les cheveux et les robes qui
tournent.
La mienne est de cette troisième sorte que rien ne peut détourner
de ses objets de prédilection et qui défie les théories
de l'inné et de l'acquis dont j'ai gavé ma jeunesse
dans les amphis de Malakoff.
Il n'y pas plus de "garçons manqués" que de
petites "filles modèles", il y a des petits électrons
libres perchés sur les branches d'arbres de rêves qui
les rapprochent des étoiles.