Je ne sais pas
vous, mais moi, j'ai toujours détesté la sonnerie de
mon réveil matin. Le réveil n'est-il pas le moment le
plus délicat de la journée et comment se peut-il tolérer
d'être sans égard tiré de sa nuit par un objet
aussi insignifiant que cette pendule disgracieuse ?
Elle sonne son hymne sadique, sourde à mon horloge biologique
pour m'atteler au devoir, dès mâtines, sans espoir de
la dompter à quelque mélodie plus harmonieuse par un
lancer de « n'importe quoi qui me tombe sous la main »
comme je le fis 10 ans durant pour ma chatte bisomique qui s'évertuait
à miauler au premier de mes mouvements, tenaillée par
une faim imaginaire que démentait son bol à demi plein.
Le radio réveil pourrait pallier cet inconvénient majeur
me direz-vous : mais je ne suis adepte de cette espèce
de roulette russe qui vous livre en pyjama aux trémolos canadiens
d'une Céline Dion ou quelque autre suppôt de variété
du même acabit, vous condamne à l'énoncé de faits
divers ignominieux propagandistes de Sarkosy ou pire encore, sacrifie
sur l'autel d'impératifs économiques, la musique aimée,
l'associant définitivement au désencouettage forcé.
N'eussent été les problèmes techniques insurmontables
du réglage de la sonnerie et de la cohabitation de l'animal
avec la bisomique sus citée, j'aurais opté, me couchant
la plupart du temps à l'heure des poules, pour le chant bucolique
du roi de la basse cour. Bien m'en a pris de renoncer à cette
alternative, ces derniers sont devenus infréquentables depuis
la pandémie de grippe aviaire qui nous menace tous, rappelons
pour mémoire qu'il ne s'agit pas d'un virus se contractant
dans les aéroports par la fréquentation assidue d'hôtesses
de l'air mais par celle des gallinacés de tout poil.
(Pardonnez-moi d'ouvrir une parenthèse au sujet des hôtesses
de l'air mais une question me taraude depuis mon premier aller-retour
Paris-Montpellier sans escale : sont-elles réellement
convaincues après 3 minutes de gesticulations dans l'allée
centrale d'un engin de milliers de tonnes de nous sauver d'une dépressurisation
de la cabine, d'un amerrissage forcé ou nous prennent-elles
vraiment pour des truffes ?)
Donc, pour en revenir à l'objet qui nous intéresse,
je prends sur moi et ravale mon supplice dans l'attente du sixième
jour car c'est aux premières heures du week-end que je vis avec délectation
un autre de mes multiples petits bonheurs : le café du
samedi matin.
Rituel sacré parmi les rituels, le café du samedi matin
obéit à quelques principes de base bien définis
dont le premier est qu'il se veut solitaire car au risque de décevoir
mes ferventes lectrices, je ne partage que très exceptionnellement
ce moment aussi amoureuse que je puisse l'être.
Si grand-mère sait faire un bon café, j'aime autant
le préparer moi-même et n'use pour ce faire que d'arabicas
de bonne souche. Le meilleur échantillon, alchimie incroyable
de saveur mi-café mi-chocolat qui m'arrive annuellement du
Vietnam des mains de mon jeune frère, me laisse les papilles
au bord de l'orgasme (le café, pas le jeune frère, bande
d'incestueuses !)
Second principe : la patience. Je trompe le quart d'heure d'attente
nécessaire à l'élaboration du breuvage par quelques
étirements et salutations au dieu Rhâ dont je suis la
plus fervente adepte non sans avoir préalablement gavé
la bisomique . Quand le nectar est enfin prêt deux alternatives
se posent :
1 - Je suis seule :
Ô temps
suspends ton vol ! au moins pour deux heures ! j'attrape ma
tasse, 4 morceaux de sucre et ma paire de lunettes. Adieu la terre,
je n'y suis pour personne toute absorbée par mon unique effort
de la journée : lire, confiturer à l'abricot deux
petits pains suédois, tout en remuant paresseusement mon café
sans maculer ce qui m'est tombé sous l'il, de taches indélébiles
et collantes. C'est tout à fait possible mais, je le concède,
demande un certain entraînement.
2 - Je ne suis
pas seule :
Je quitte en
fourbe le théâtre de nos ébats nocturnes quand,
comblée d'une nuit d'extase (j'adore y croire), vous dormez encore,
pour m'adonner à ce petit bonheur hebdomadaire amputé
pour la cause de ses tartines et de sa lecture, ne manquant pas la chose
faite, de vous apporter le petit déjeuner au lit en signe de
contrition.
Je vous sens dubitatives et soupçonneuses de me voir préférer
la première alternative à la seconde. Ingrates que vous
êtes ! N'est-il plus belle preuve d'amour que d'escalader
au péril de ma vie l'échelle de meunier qui nous sépare,
les bras chargés d'un plateau débordant ? Il est
en effet un troisième principe : l'élégance, nulle
n'a jamais quitté la chaleur de ma couette et les étoiles
de mon velux sans être rassasiée de ce que je suis sûre
de pouvoir lui offrir…
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