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« Une nation qui a peur de ses enfants est une nation perdue » (Tite-Live, Ier siècle après J.-C.) ![]()
Hé oui, ce cher Tite Live, qui, pour certains, est un souvenir cauchemardesque de version latine, déplorait le laxisme de la république à l'égard les jeunes voyous qui rendaient peu sûre la capitale romaine la nuit venue. Sans doute avait-il des raisons pour cela mais il avait surtout fondamentalement raison. Rien n'est plus destructeur pour une société. Or, cette peur s'immisce dans les esprits de façon pernicieuse, en deux phases dont la première est effectivement le laxisme. On laisse tout faire, que ce soit par indifférence, par excès de confiance ou par amour. Qui est ce « on » me direz-vous ? Tous ceux appelés à tenir un rôle d'éducateurs, cest-à-dire les enseignants, les animateurs bien sûr, mais surtout vous ou moi, tous parents de notre belle jeunesse. Cela fait du monde
Donc « on » se laisse aller à des concessions qu'on croit petites pour éviter un conflit ou un caprice et pour préserver une paix illusoire. Ce faisant, « on » ne fait que remettre ce conflit à plus tard en lui permettant de couver souterrainement jusqu'à l'explosion finale qui débordera toutes les limites qu'on s'était fixées. « On » découvre alors l'adolescence difficile. Pas toutes les adolescences, non, loin s'en faut, juste les difficiles, celles qu'on ne sait par quel bout prendre.
Jusque-là, la peur n'avait engendré qu'une vague lâcheté qu'on n'identifiait même pas. On est alors soudainement projeté dans la seconde phase, celle où la peur est telle qu'elle fait basculer dans la phase répressive.
Nous en sommes exactement là. Pour des raisons nombreuses et complexes que je n'ai pas la compétence d'analyser ici, nous avons laissé s'instaurer une société où « les jeunes » ne sont plus des individus plus ou moins rebelles, plus ou moins malléables, mais une entité vague, injustement globalisante et surtout, surtout, menaçante à nos yeux. Cette psychose, alliée aux sentiments d'impuissance et d'impunité qui l'ont précédée, fait le lit de discours et de propositions extrémistes (devinez quel extrême !). Ainsi arrivons-nous à la loi Perben, votée en septembre dernier en remplacement de l'ordonnance de 1945 sur le droit des mineurs et à ces fameux « centres fermés » pour adolescents. Qu'en est-il exactement ?
On ne trouve rien dans cette loi qu'on ne sache déjà, à savoir qu'il faut sanctionner les fautes commises et, parallèlement, travailler à la réinsertion des fautifs. Quel scoop !
Là où les choses dérapent, c'est quand on aborde les moyens dont la société va se doter pour appliquer cette recette si originale. Devant l'ampleur de la tâche et pour suivre la mouvance sarkozienne de « l'actionnisme » (si ce n'est pour la précéder), le garde des sceaux, Dominique Perben, remet au goût du jour le principe d'enfermement récusé et abandonné dans les années soixante-dix devant l'évidence de son inefficacité. De plus, comble du comble, l'état étant beaucoup plus économe aujourd'hui qu'il ne l'était dans les décennies d'après guerre, il ne s'agit plus pour lui de financer de ses deniers l'isolement des jeunes mais de déléguer cette tâche via un partenariat on ne peut plus flou avec le milieu associatif, notamment l'Union Nationale des Associations de Sauvegarde de l'Enfance, de l'Adolescence et des Adultes (Unasea[1]). Cela s'appelle de la sous-traitance, en d'autres termes...
Alors ? Alors les résultats sont surprenants, en témoigne la mise en service des deux premiers centres fermés en mars dernier. Ce sont de petites structures accueillant en moyenne huit mineurs délinquants multirécidivistes, âgés de treize à dix-huit ans pour une durée de six mois renouvelables. Si les jeunes violent les obligations imposées par le juge, en fuguant par exemple, ils pourront être envoyés en prison, menace qui vise notamment les mineurs de treize à seize ans qui peuvent désormais, aux termes de la loi Perben, faire l'objet d'un placement en détention provisoire. Le centre fermé est donc une résidence surveillée de la dernière chance.
Sur son mode de fonctionnement interne, je n'ai en revanche, trouvé nulle trace d'un quelconque cahier des charges sur les règles de vie, les activités proposées aux pensionnaires, etc. Il semble y avoir là un vide assez vaste pour permettre l'inquiétante dérive constatée dans l'un de ces deux premiers centres où l'on demande entre autre aux jeunes filles leur tour de poitrine (!) et où on leur propose des activités destinées à les réconcilier avec leur féminité mise à mal, cuisine, entretien, couture
Enfin, les spécificités de ce dispositif en rendent le coût très élevé : 600 € par jour et par mineur, soit cinq à six fois plus qu'une journée de détention pour mineur.
Ce qui s'annonce ensuite est plus sombre encore. Le gouvernement a en effet bel et bien l'intention de se doter de véritables centres fermés, mais dans un cadre pénitentiaire : l'ouverture du premier établissement pénitentiaire spécialisé pour mineurs (EPSM) est prévue pour 2006. Il sera susceptible d'accueillir cinquante à soixante jeunes pour une prise en charge éducative très stricte. On en prévoit huit autres dans les années à venir
Vous le voyez, les centres fermés-ouverts ne sont qu'une première pierre sur un chemin peu engageant.
La plupart des acteurs du milieu juridique et pénitentiaire en charge d'adolescents délinquants s'opposent à ce dispositif qui sonne comme un retour en arrière. Le groupe de sénateurs communistes s'est fait le porte-parole de ce mécontentement : « [Cette loi] contredit tous les travaux récents sur l'univers carcéral, en créant des sous-prisons sans les garanties du judiciaire ; elle occulte l'enjeu de la prévention et du retour dans la société ; elle remet en question les avancées en matière de peines alternatives et de réparation de la victime, déjà rarement appliquées faute de moyens. »
Qu'en penser ? Le garde des sceaux a-t-il oublié l'échec des prisons pour enfants du début du siècle ? A-t-il oublié que le tout-répressif mène fatalement à l'explosion et qu'à vouloir enfermer les éléments perturbateurs pour rassurer le bon peuple, on ne fait que masquer un problème de société sans en faire disparaître les causes ?
En 1945, l'ordonnance sur le droit des mineurs misait tout sur l'éducatif, même si en des termes qui peuvent aujourd'hui nous sembler désuets. Il n'était alors pas question de sacrifier en les enfermant des enfants dont on avait besoin pour reconstruire un pays encore traumatisé par la guerre. Sommes-nous moins clairvoyants que nos grands-parents ? Pouvons nous laisser se recréer des milieux carcéraux-cocotte-minute et n'offrir que des impasses à des ados que nous avons abandonnés bien avant leur premier délit ?
Il faut agir en amont. Il faut agir dans le quotidien de nos vies et il faut que le contexte global ne soit plus celui de la peur mais celui de la confiance. Confiance en soi pour oser dire non quand il en est encore temps, confiance en soi pour offrir une seconde chance à ceux qui trébuchent. Retourner dans les ornières du passé et les impasses auxquelles elles mènent ne sert à rien et non, définitivement non, il n'est pas bon pour une nation de craindre sa jeunesse.
Je ne veux pas être de ce troupeau abusé qu'on mène la tête sous l'aile droit vers un précipice. Je ne veux pas renoncer à l'idée d'une conscience plus forte que la frilosité et l'égoïsme. Je veux appartenir à une société libre où l'on ne se paie pas de mots et où on affronte les difficultés sans se réfugier systématiquement derrière un miroir où ne se reflètent que d'illusoires lendemains qui chantent. 1. L'Unasea, forte de ses 750 foyers qui regroupent 25 000 travailleurs sociaux prenant en charge 250 000 enfants et adultes, a lancé, ces dernières années, plusieurs expériences pilotes de prise en charge des mineurs délinquants. C'est elle, notamment, qui a été à l'origine, en 1996, des six premières unités éducatives à encadrement renforcé (UEER) de l'ancien garde des sceaux (RPR) Jacques Toubon, devenues aujourd'hui les centres éducatifs renforcés (CER). Historique :
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