Elle a sauté par la fenêtre ! Pas pour s'enfuir, non, pour entrer.
Elle est arrivée avec son bouquet de fleurs. Elle a frappé au carreau. Quand
j'ai ouvert la fenêtre, elle m'a débité quelques phrases
incompréhensibles sans respirer et m'a tendu son bouquet en rougissant.
Et elle m'a fait rire, alors je l'ai invitée à entrer. Et elle, elle a
sauté par la fenêtre. Elle m'a encore fait rire, tellement c'était
inattendu.
J'ai fait un thé à la menthe que nous avons bu assises par terre dans la
fraîcheur calme de la maison. J'avais investi la maison de ma mère depuis
quelques jours seulement et je m'étais installé un petit coin confortable
et douillet au ras du sol, devant la cheminée.
Elle s'appelle Lulu. Elle est nouvelle dans la région. Moi, je suis une revenante.
Elle n'avait pas entendu parler de moi ou de ma mère avant cette semaine, et pourtant
elle croyait tout savoir de ce village. Ils ne parlent pas de ce qu'ils ont fait à
ma mère. Même mon nom ils ne le connaissent pas. Je ne m'appelle pas Carole,
mais Corail. L'employée de mairie avait refusé de m'inscrire sous le nom que
ma mère, seule, avait choisi pour moi. Elle, j'ai tout de suite voulu qu'elle sache
mon vrai nom et pourquoi je suis revenue. Elle m'écoute en souriant, attentive, un
peu en retrait comme pour mieux me voir... Quand je lui parle des plantes que je veux retrouver,
des plantes de la montagne que ma mère, la sorcière, m'avait apprises, des
plantes dont ont fait des infusions, des potions, des filtres, je sens son
intérêt qui s'aiguise, ses yeux s'allument. Elle aussi connaît bien les
plantes, et elle a découvert des coins secrets où elles poussent sans être
dérangées. Elle me montrera ses coins et je lui apprendrai à quoi peuvent
servir les herbes...
Pour sceller cet accord, je lui touche l'épaule du bout des doigts. Sensation
électrique. Elle se redresse brutalement et avant que je réagisse, elle saute
par la fenêtre, pas pour entrer, non, pour s'enfuir dans la nuit tombante.
Je reste seule avec ma surprise et mes questions, sans comprendre ce qui lui a pris soudain,
encore pleine de cette étincelle qui m'a envahie et qui met tous mes nerfs à
fleur de peau. Je m'allonge sur les coussins, devant la cheminée, pour écouter
cette sensation qui se prolonge.
Finalement, je décide de dormir là. Je rajoute quelques bûches, me
déshabille, et m'installe confortablement dans la chaleur des flammes et de ma couette.
La fenêtre est restée ouverte et je vois les étoiles. J'essaye de les
compter pour détourner mon esprit des silhouettes que le feu projette dans la
pièce. Dans chaque ombre, je crois reconnaître la forme de son bras, de son
épaule, de son dos, de ses reins. Dans chaque étincelle du foyer, je reconnais
ses yeux. Chaque étincelle du feu rallume cette sensation dans tous mes nerfs. Je
laisse aller mon imagination...
Le sommeil ne vient pas et dans les bruits de la nuit quelque chose de nouveau attire mon
attention. Les grillons se sont tus. L'herbe se couche sous les pas, les branches suivent le
déplacement d'un corps, un souffle fait vibrer l'air différemment. Et puis le
frôlement d'une main le long du mur, qui se rapproche, le souffle qui
s'accélère, j'entends presque le battement du cœur... Un bruissement de tissus
quand elle enjambe la fenêtre. Elle est pieds nus, je le sais dés son premier
pas sur le plancher. Un froissement d'étoffes qui tombent sur le sol. Elle avance tout
doucement comme si elle ne voulait pas me réveiller. Je ne me retourne pas. Je
l'écoute tandis que les flammes continuent à dessiner son corps sur mes
paupières closes. Je sais qu'elle est nue maintenant et qu'elle va se glisser contre
moi, rentrer dans ma chaleur, alors je roule sur le côté pour l'enlacer,
l'embrasser et emmêler nos peaux, nos yeux et nos désirs.
Il n'y a plus de place pour les mots. J'attendrai demain pour savoir pourquoi elle est venue,
pourquoi elle s'est enfuie. Je sais pourquoi elle est revenue et cela me suffit.