La chambre est dans une demi pénombre, une faible lumière
filtre par les volets à claire-voie. C'est un après-midi
d'été un peu trop chaud, une petite fille est allongée
sur le lit à même le drap de gros lin grège.
La pièce est désuète, vieillotte, avec une grosse
armoire, un grand lit, une cheminée. Au dessus, un crucifix
surmonté d'une couronne de buis juste en face du lit, celui
des grands-parents.
L'enfant devrait faire la sieste. Elle ne bouge pas, d'une immobilité
parfaite, raide et nue les bras le long du corps, les jambes serrées
l'une contre l'autre. Les yeux au plafond cherchent à éviter
le Christ devant elle mais elle ne peut échapper longtemps
à son regard. La tête tombée inerte, le corps
sanguinolent, les pieds et mains percés d'énormes clous,
un pagne qui cache le bas ventre, ces yeux-là plongent en elle.
La douleur et l'horreur imaginées la font frissonner. Quelques
larmes perlent au coin de ses paupières, elle est submergée
par la honte et la peur, elle voudrait juste pouvoir recouvrir d'un
drap sa nudité.
Elle est punie d'avoir fait une grosse colère, une colère
irrépressible venue du fond d'elle-même. Elle ne sait
pas d'où. La grand-mère a menacé, puis l'a envoyée
faire la sieste toute nue devant le petit Jésus pour la calmer.
Elle est devenue toute docile, comme paralysée par le corps
du Christ torturé, son visage si long et plein de souffrances.
Elle ne sait pas les raisons de ce châtiment, mais ce qu'elle
perçoit, c'est la punition au travers du corps, ce qui est
caché, la souffrance qui amène le pardon. De quoi doit-on
être pardonné ?
C'est une enfant rondelette pleine de vie qui aime gambader en toute
liberté, rire aux éclats, jouer dans la rue, grimper
aux arbres et plonger dans la grande benne à ordures avec ses
petits copains. Elle ne supporte pas d'être enfermée
quand il pleut ou qu'il fait froid, et fait des colères parce
que sa mère et sa grand-mère l'empêchent de tout,
de peur qu'elle n'attrape des microbes en s'amusant. De toute façon
elle n'est jamais malade.
- Elle est trop pleine de vie, un peu sauvageonne, jamais malade,
c'est très étrange pour une fille de la famille, dit
la grand-mère.
- Que vas-tu insinuer ? C'est quand même ma fille, répond
la mère.
- Regarde sa sœur, avec son invagination intestinale à trois
semaines, son eczéma affreux pendant trois ans puis son asthme
et ses allergies, au moins elle, on sait d'où elle vient. Et
puis si fluette et fragile, on ne peut pas la quitter des yeux, tu
étais pareille ma chérie ! Une fille de la famille !
Le temps passe, c'est devenue une fillette qui ne se tient toujours
pas tranquille, qui aime trop la vie. Un jour, elle grimpe sur la
table pour regarder par la fenêtre les enfants rire et courir
dans le square. Le nez contre la vitre, elle ne s'ennuie plus. Elle
entend un bruit… La porte d'entrée… Elle redescend précipitamment
et se cogne entre les jambes sur le coin de la table, là où
elle fait pipi. La douleur est très vive, très forte,
elle a envie de pleurer et de se jeter dans les bras de sa mère ;
mais non, les larmes ne viennent pas, juste une grimace qui déforme
la rondeur de son visage. Elle va à demi pliée dans
sa chambre pour se recroqueviller au pied de son lit.
Elle reste en marge, légèrement décalée
par son appétit gargantuesque pour la vie dans cette famille
où l'amour ne se nomme que dans la compassion d'un autre soi-même,
douloureuse fragilité, victime et chaste.
Très jeune adolescente, ses parents décident de lui
faire vivre une expérience en collectivité pour les
vacances, elle, si sauvageonne et rebelle, ça lui fera du bien
et à eux aussi, enfin un peu de tranquillité. Ils l'inscrivent
dans une colonie de vacances, trois semaines à la montagne
grâce au travail du père. Les garçons et filles
sont séparés sauf pour trois-quatre jours de camping
en altitude, pas de linge personnel tout le monde porte la même
tenue, c'est bien, un peu militaire mais très sécurisant
pour les parents.
La vie à la colonie ne lui plaît pas du tout, les lits alignés
dans le dortoir sans aucune intimité, les activités
niaises, la cantine matin midi et soir, et cette uniforme impersonnel :
polo blanc avec le sigle de l'entreprise sur la poitrine, un short
bouffant bleu marine, un survêtement bleu clair.
Heureusement, la perspective de partir quelques jours sac au dos,
loin de cette mascarade lui donne du baume au cœur. D'ailleurs, c'est
la première à grimper sans rechigner sous le poids du
sac, parfaitement vaillante et disponible pour les corvées,
fière d'avoir été choisie pour aider à
monter la tente du moniteur qu'elle doit partager avec un autre garçon.
C'est plutôt guillerette et réconciliée avec la
vie, qu'après la veillée, elle s'engouffre dans un vieux
sac de couchage qui ne ferme même pas. De toute façon
à trois dans la tente, elle ne risque pas d'avoir froid. Le
gentil moniteur qui l'a choisie pour son adéquation à
la situation, a posé sa main sur son duvet à la hauteur
de sa cuisse. Ses deux compagnons semblent déjà avoir
sombré dans le sommeil, la douce chaleur sous la paume du moniteur
chasse les affres de la nuit, elle se détend et se laisse gagner
par le sommeil. La main bouge légèrement, s'infiltre
dans le duvet, s'arrête sur le haut de la cuisse, elle reste
parfaitement immobile malgré le sentiment d'étrangeté
agréable qui émane de son corps. Maintenant la main
se promène sur son ventre, sur sa poitrine, le long de son
cou puis redescend délicatement vers l'intérieur de
sa cuisse. Elle sent quelque chose qui s'écoule de façon
imperceptible entre ses jambes. Un haut le cœur, elle commence à
avoir peur, elle ne sait même pas de quoi, mais n'ose pas bouger.
Si elle repousse la main, le moniteur va être fâché.
Brusquement, elle se retourne vers l'autre garçon et lui demande
si il dort. Aussitôt la main disparaît et ne reviendra
pas.
La nuit a duré très longtemps sans dormir, les yeux
grands ouverts pour guetter les premières lueurs du soleil.
Vite, vite, sortir de la tente , chercher un ruisseau pour malgré
le froid trop vif se déshabiller, se laver et nettoyer sa culotte
souillée du plaisir coupable, elle qui ne sait même pas
embrasser sur la bouche ! Elle a honte, honte de ce qu'elle sait,
honte de ce qu'elle ne sait pas, honte d'être trop vivante,
cherchant désespérément la punition suffisante
pour apaiser la culpabilité innommable du corps.
Les parents n'ont jamais compris pourquoi elle ne voulait plus y retourner,
elle avait si bonne mine en rentrant, la marche en montagne lui avait
fait tant de bien.
Les années passent, rapides et régulières, l'adolescence
se déroule sans trop de bruit, le collège puis le lycée,
une élève qui ne brille pas mais qui a au moins le mérite
de ne pas faire de vagues. Durant cette période, une seule
chose compte : le sport. Du sport à outrance pour le corps,
il faut le contraindre, le fatiguer, l'épuiser pour être
bien sûr que la tête reste vide, que la colère
ne remonte pas et la rébellion ne s'installe.
Au sport, elle a quelques copines sinon elle est seule, encore à
côté des autres, pas vraiment d'amie encore moins de
"petit ami". Elle n'est que rarement invitée à
une boum, et quand ça arrive, elle reste sur sa chaise collée
au mur, même pas en tapisserie comme les plus moches qui finissent
toujours par être invitées. Elle sait bien qu'elle n'est
pas un laideron mais les regards semblent glisser sur elle sans qu'aucun
ne s'arrête jamais. Au fond, cela ne la dérange pas,
elle s'interroge juste de cette bizarrerie.
L'essentiel, c'est que tout soit bien en place, bien contenu, qu'il
n'y ait pas de débordements inopinés possibles et pas
question de se laisser distraire par des préoccupations existentielles
perverses.
Hélas, la dure réalité de la vie va venir mettre
en péril cet équilibre parfait, les études supérieures
viennent changer la donne. Plus de temps à perdre à
faire du sport, ses parents le lui ont bien fait comprendre, pas question
de traîner et de payer des études à ne rien faire.
Elle a compris le message, plonge son nez dans les livres, noircit
des feuilles et des feuilles sans relâche, bannit toute distraction,
et finit même par oublier de manger. Rapidement, ses efforts
portent leurs fruits et les résultats ne se font pas attendre,
elle devient maigre et brillante, elle fait la fierté de sa
famille, même sa mère commence à donner des signes
d'inquiétude.
- Elle, si potelée et pleine de vie ! Ne va-t-elle pas
tomber malade ?
Encouragée par cette victoire qui ne lui a guère coûté
d'efforts, elle continue de perdre de la vie, annulant tout plaisir
charnel pour gagner une situation professionnelle brillante, toutes
les attentions aimantes des siens et la reconnaissance de sa mère.
- Oh, ma fille, je suis si fière. Tu réalises mes vœux
les plus chers, même ton père n'imaginait pas ça
de toi.
Cette gloire vertigineuse la conduit directement en clinique où
elle rencontre un type odieux, un psychiatre qui lui dit qu'elle est
atteinte d'une grave maladie, l'anorexie mentale. Quel drôle
de nom ! Un comble pour elle qui n'arrête pas de se goinfrer
de livres pour sortir chaque année première de sa promotion.
Et lui, son diplôme, il l'a peut-être eu dans une pochette
surprise ? Le dialogue ne passe pas bien… Oui, bien sûr,
elle avait oublié de manger mais on peut vivre sans ce plaisir…
La haine a fini par s'installer totalement entre eux deux quand il
a voulu lui faire dire qu'elle rejetait son corps par peur de la féminité
avec son cortège d'attributs et de conséquences.
Franchement, ce type est totalement niais… Et ses propos incompréhensibles
sont bien loin de la vérité et de la réalité.
Tout ce bla-bla verbeux alors que sa seule intention secrète
était d'être simplement une fois dans sa vie, la plus
adéquate et la plus aimée de la famille. Même
sa sœur n'aurait pas fait aussi bien !
L'isolement et les propos subversifs de ce charmant personnage vont
lui permettre de peser le pour et le contre de ce statut suprême
de victime du corps, et sa bonne nature va reprendre le dessus, l'appétit
aussi. Ces quelques concessions ne pèsent pas bien lourd dans
la balance pour retrouver la liberté voire la vie, et plus
si affinité.
Quelques temps plus tard, elle rencontre un jeune homme, il est l'heure
maintenant, alors même s'il ne lui plaît pas, ils partagent
leurs loisirs. Ensemble ils font de la moto, du bateau, du ski… C'est
un fils de bonne famille, patient et attentionné… De fil en
aiguille, ils finissent par vivre ensemble malgré quelques
difficultés dans leur relation intime. Elle supporte mal les
ébats amoureux et feint le plaisir pour ne pas le perdre. Quoi
de plus banal, se dit-elle, la veille de leur mariage.
La cérémonie se déroule avec dignité et
sans excès festif. Le "oui" mutuel n'est contredit
par personne pas même le petit Jésus qui avale cette
affirmation comme bien d'autres, sans laisser planer aucun doute sur
les lèvres pincées de la mariée.
Un beau métier, un beau mariage, mais que lui manque-t-il donc ?
- Non, je n'en veux pas, dit-il
- Mais nous avons tout à lui offrir.
- N'insiste pas, tu sais très bien ce que j'en pense. Notre
société est bien trop pourrie, elle court à sa
fin. Je ne prendrai jamais la responsabilité de mettre au monde
un être sans avenir.
- Tu es totalement défaitiste, nous ne connaissons pas plus
l'avenir que nos parents. Eux, ils ont bien eu le courage ! Tu
le regrettes ?
- Non, mais les choses ont changé.
- Oui, mais la vie doit continuer et je n'envisage pas la mienne sans
enfant !
Discussion sans fin qu'elle finira par gagner grâce à
son opiniâtreté. La nuit suivante, elle a moins mal quand
il pénètre en elle, peut-être même qu'elle
aurait eu un peu de plaisir si il n'avait été aussi
rapide. Mais ce qui est fait n'est plus à faire et peu de temps
après, elle lui annonce qu'elle est enceinte et heureuse de
l'être.
La grossesse, bien qu'un peu solitaire, ne change pas grand chose
à sa vie toujours menée tambour battant sans beaucoup
d'attention pour un ventre fort discret. Quant à l'accouchement
se fut une simple formalité, la souffrance bien justifiée
par des siècles de tradition judéo-chrétienne-
"tu enfanteras dans la douleur"- et de fait, vite oubliée.
Pour lui, ça a été plus dur, il est tombé
dans les pommes bien avant l'arrivée de son fils, a pris du
retard dès le démarrage. Quand il s'est senti assez
solide, il a découvert une crevette le bec fixé sur
le mamelon de son épouse. Celle-ci, dans un ravissement total
ne l'a même pas vu, les yeux plantés sur sa progéniture.
Allez savoir lequel a le plus souffert, en tout cas il a beaucoup
de mal à s'en remettre et se jure que l'on ne l'y reprendra
plus. Pourtant il n'en est qu'au début de son chemin de croix
et il se demandera longtemps ce qu'il a fait pour mériter ça :
une femme qui ne le regarde même plus et un fils braillard.
Supputant la dépression à venir, il préfère
plier bagage et leur offrira chaque mois une belle pension pour calmer
sa culpabilité.
Toute seule dans son lit, parfois, elle repense au petit Jésus
de la chambre de ses grands-parents, la punition engendrée
par la faute, mais laquelle, celle de vouloir vivre à tout
prix ? Celle de vouloir vivre avec plaisir, avec bonheur ?
Pour l'instant le bonheur… dort tranquillement dans la chambre d'à
côté, après sa journée chez la nourrice.
Elle s'en sort très bien malgré les questions existentielles
qui n'en finissent pas de poindre leur nez, la rattraper, l'emberlificoter.
Mais peut-être que le petit Jésus n'y est pour rien ?
Victime lui aussi d'une culpabilité humaine qui a besoin d'une
icône pour se sentir moins merdique… Alors, elle est où
la question ? Pas de jouissance au nom d'une morale Judéo-chrétienne
ou autre pour mettre le mal dehors ? Et moi dans tout ça,
la jouissance, je la connais pas, pourtant j'ai essayé de faire
comme il fallait, carrière, mariage, enfant et… divorce… mais
je sens bien qu'il y a autre chose et que l'interdit est double… la
jouissance du corps… oui et le désir ?
A ce point, si vous ne croyez pas aux contes de la vie ordinaire,
ce n'est pas la peine de continuer…
Alors que dans la fleur de l'âge, elle rencontre une autre débordante
de vie, elles passent des heures à rire, à refaire le
monde comme des gamines dans les meilleurs restaurants. Avec insolence
et insouciance vis à vis des normes régissant leur âge,
elles trouvent tout beau et croquent la vie par tous les bouts, se
racontent des histoires sans queue ni tête.
Quand elles commencent à jouer aussi avec leurs corps dans
un appétit mutuel gargantuesque en oubliant le temps et le
monde, la vertu et les tabous, sa majesté jouissance vient
frapper timidement à la porte puis poindre son nez sans attendre
de permission. D'abord craintive puis séductrice et alambiquée,
elle finit par faire intrusion et emporter dans un chant allégorique
sa propriétaire qui n'a plus pu s'en passer.
La chambre est dans la pénombre, un timide rayon de soleil
printanier filtre au travers des persiennes, elles semblent faire
la sieste dans un lit au drap de coton soyeux de couleur grège
tout en désordre. Leur corps enlacés sont encore inondés
de la sueur du plaisir.
Elle sourit, une pensée vient de traverser son esprit, celle
du crucifix de son enfance, son incompréhension des raisons
de la souffrance et de ses justifications pour quéérir le pardon,
la culpabilité de la jouissance .Tant d'années à
coller à cet interdit du corps bien être, corps choyé,
corps jouissance… sourire de la pensée de ce corps d'une autre…
autre interdite aussi.
Tout semble si clair maintenant, elle a renoncé à appartenir
à cette lignée matriarcale, victime castratrice du vivant.
Elle les voit toutes ses femmes de la famille comme des fantômes
noirs culpabilisants, sèches d'amour, inertes de la vie qui
brille. Son identité s'épanouit du côté
féminin qui flirte avec le masculin, identité de l'ambivalence
et de l'ambiguïté. Son appartenance, c'est celle du vivant.
Son visage se tourne vers elle, tranquillement assoupie dans le creux
de son épaule, une gratitude sans mesure a remplacé
la colère impensable à jamais disparue.