Le petit Jésus


Copyright : Natacha Lemoine pour FDL



La chambre est dans une demi pénombre, une faible lumière filtre par les volets à claire-voie. C'est un après-midi d'été un peu trop chaud, une petite fille est allongée sur le lit à même le drap de gros lin grège.
La pièce est désuète, vieillotte, avec une grosse armoire, un grand lit, une cheminée. Au dessus, un crucifix surmonté d'une couronne de buis juste en face du lit, celui des grands-parents.
L'enfant devrait faire la sieste. Elle ne bouge pas, d'une immobilité parfaite, raide et nue les bras le long du corps, les jambes serrées l'une contre l'autre. Les yeux au plafond cherchent à éviter le Christ devant elle mais elle ne peut échapper longtemps à son regard. La tête tombée inerte, le corps sanguinolent, les pieds et mains percés d'énormes clous, un pagne qui cache le bas ventre, ces yeux-là plongent en elle. La douleur et l'horreur imaginées la font frissonner. Quelques larmes perlent au coin de ses paupières, elle est submergée par la honte et la peur, elle voudrait juste pouvoir recouvrir d'un drap sa nudité.

Elle est punie d'avoir fait une grosse colère, une colère irrépressible venue du fond d'elle-même. Elle ne sait pas d'où. La grand-mère a menacé, puis l'a envoyée faire la sieste toute nue devant le petit Jésus pour la calmer.
Elle est devenue toute docile, comme paralysée par le corps du Christ torturé, son visage si long et plein de souffrances. Elle ne sait pas les raisons de ce châtiment, mais ce qu'elle perçoit, c'est la punition au travers du corps, ce qui est caché, la souffrance qui amène le pardon. De quoi doit-on être pardonné ?

C'est une enfant rondelette pleine de vie qui aime gambader en toute liberté, rire aux éclats, jouer dans la rue, grimper aux arbres et plonger dans la grande benne à ordures avec ses petits copains. Elle ne supporte pas d'être enfermée quand il pleut ou qu'il fait froid, et fait des colères parce que sa mère et sa grand-mère l'empêchent de tout, de peur qu'elle n'attrape des microbes en s'amusant. De toute façon elle n'est jamais malade.

- Elle est trop pleine de vie, un peu sauvageonne, jamais malade, c'est très étrange pour une fille de la famille, dit la grand-mère.
- Que vas-tu insinuer ? C'est quand même ma fille, répond la mère.
- Regarde sa sœur, avec son invagination intestinale à trois semaines, son eczéma affreux pendant trois ans puis son asthme et ses allergies, au moins elle, on sait d'où elle vient. Et puis si fluette et fragile, on ne peut pas la quitter des yeux, tu étais pareille ma chérie ! Une fille de la famille !

Le temps passe, c'est devenue une fillette qui ne se tient toujours pas tranquille, qui aime trop la vie. Un jour, elle grimpe sur la table pour regarder par la fenêtre les enfants rire et courir dans le square. Le nez contre la vitre, elle ne s'ennuie plus. Elle entend un bruit… La porte d'entrée… Elle redescend précipitamment et se cogne entre les jambes sur le coin de la table, là où elle fait pipi. La douleur est très vive, très forte, elle a envie de pleurer et de se jeter dans les bras de sa mère ; mais non, les larmes ne viennent pas, juste une grimace qui déforme la rondeur de son visage. Elle va à demi pliée dans sa chambre pour se recroqueviller au pied de son lit.

Elle reste en marge, légèrement décalée par son appétit gargantuesque pour la vie dans cette famille où l'amour ne se nomme que dans la compassion d'un autre soi-même, douloureuse fragilité, victime et chaste.




Très jeune adolescente, ses parents décident de lui faire vivre une expérience en collectivité pour les vacances, elle, si sauvageonne et rebelle, ça lui fera du bien et à eux aussi, enfin un peu de tranquillité. Ils l'inscrivent dans une colonie de vacances, trois semaines à la montagne grâce au travail du père. Les garçons et filles sont séparés sauf pour trois-quatre jours de camping en altitude, pas de linge personnel tout le monde porte la même tenue, c'est bien, un peu militaire mais très sécurisant pour les parents.

La vie à la colonie ne lui plaît pas du tout, les lits alignés dans le dortoir sans aucune intimité, les activités niaises, la cantine matin midi et soir, et cette uniforme impersonnel : polo blanc avec le sigle de l'entreprise sur la poitrine, un short bouffant bleu marine, un survêtement bleu clair.

Heureusement, la perspective de partir quelques jours sac au dos, loin de cette mascarade lui donne du baume au cœur. D'ailleurs, c'est la première à grimper sans rechigner sous le poids du sac, parfaitement vaillante et disponible pour les corvées, fière d'avoir été choisie pour aider à monter la tente du moniteur qu'elle doit partager avec un autre garçon. C'est plutôt guillerette et réconciliée avec la vie, qu'après la veillée, elle s'engouffre dans un vieux sac de couchage qui ne ferme même pas. De toute façon à trois dans la tente, elle ne risque pas d'avoir froid. Le gentil moniteur qui l'a choisie pour son adéquation à la situation, a posé sa main sur son duvet à la hauteur de sa cuisse. Ses deux compagnons semblent déjà avoir sombré dans le sommeil, la douce chaleur sous la paume du moniteur chasse les affres de la nuit, elle se détend et se laisse gagner par le sommeil. La main bouge légèrement, s'infiltre dans le duvet, s'arrête sur le haut de la cuisse, elle reste parfaitement immobile malgré le sentiment d'étrangeté agréable qui émane de son corps. Maintenant la main se promène sur son ventre, sur sa poitrine, le long de son cou puis redescend délicatement vers l'intérieur de sa cuisse. Elle sent quelque chose qui s'écoule de façon imperceptible entre ses jambes. Un haut le cœur, elle commence à avoir peur, elle ne sait même pas de quoi, mais n'ose pas bouger. Si elle repousse la main, le moniteur va être fâché.

Brusquement, elle se retourne vers l'autre garçon et lui demande si il dort. Aussitôt la main disparaît et ne reviendra pas.

La nuit a duré très longtemps sans dormir, les yeux grands ouverts pour guetter les premières lueurs du soleil. Vite, vite, sortir de la tente , chercher un ruisseau pour malgré le froid trop vif se déshabiller, se laver et nettoyer sa culotte souillée du plaisir coupable, elle qui ne sait même pas embrasser sur la bouche ! Elle a honte, honte de ce qu'elle sait, honte de ce qu'elle ne sait pas, honte d'être trop vivante, cherchant désespérément la punition suffisante pour apaiser la culpabilité innommable du corps.

Les parents n'ont jamais compris pourquoi elle ne voulait plus y retourner, elle avait si bonne mine en rentrant, la marche en montagne lui avait fait tant de bien.




Les années passent, rapides et régulières, l'adolescence se déroule sans trop de bruit, le collège puis le lycée, une élève qui ne brille pas mais qui a au moins le mérite de ne pas faire de vagues. Durant cette période, une seule chose compte : le sport. Du sport à outrance pour le corps, il faut le contraindre, le fatiguer, l'épuiser pour être bien sûr que la tête reste vide, que la colère ne remonte pas et la rébellion ne s'installe.

Au sport, elle a quelques copines sinon elle est seule, encore à côté des autres, pas vraiment d'amie encore moins de "petit ami". Elle n'est que rarement invitée à une boum, et quand ça arrive, elle reste sur sa chaise collée au mur, même pas en tapisserie comme les plus moches qui finissent toujours par être invitées. Elle sait bien qu'elle n'est pas un laideron mais les regards semblent glisser sur elle sans qu'aucun ne s'arrête jamais. Au fond, cela ne la dérange pas, elle s'interroge juste de cette bizarrerie.
L'essentiel, c'est que tout soit bien en place, bien contenu, qu'il n'y ait pas de débordements inopinés possibles et pas question de se laisser distraire par des préoccupations existentielles perverses.




Hélas, la dure réalité de la vie va venir mettre en péril cet équilibre parfait, les études supérieures viennent changer la donne. Plus de temps à perdre à faire du sport, ses parents le lui ont bien fait comprendre, pas question de traîner et de payer des études à ne rien faire. Elle a compris le message, plonge son nez dans les livres, noircit des feuilles et des feuilles sans relâche, bannit toute distraction, et finit même par oublier de manger. Rapidement, ses efforts portent leurs fruits et les résultats ne se font pas attendre, elle devient maigre et brillante, elle fait la fierté de sa famille, même sa mère commence à donner des signes d'inquiétude.

- Elle, si potelée et pleine de vie ! Ne va-t-elle pas tomber malade ?

Encouragée par cette victoire qui ne lui a guère coûté d'efforts, elle continue de perdre de la vie, annulant tout plaisir charnel pour gagner une situation professionnelle brillante, toutes les attentions aimantes des siens et la reconnaissance de sa mère.

- Oh, ma fille, je suis si fière. Tu réalises mes vœux les plus chers, même ton père n'imaginait pas ça de toi.

Cette gloire vertigineuse la conduit directement en clinique où elle rencontre un type odieux, un psychiatre qui lui dit qu'elle est atteinte d'une grave maladie, l'anorexie mentale. Quel drôle de nom ! Un comble pour elle qui n'arrête pas de se goinfrer de livres pour sortir chaque année première de sa promotion. Et lui, son diplôme, il l'a peut-être eu dans une pochette surprise ? Le dialogue ne passe pas bien… Oui, bien sûr, elle avait oublié de manger mais on peut vivre sans ce plaisir…
La haine a fini par s'installer totalement entre eux deux quand il a voulu lui faire dire qu'elle rejetait son corps par peur de la féminité avec son cortège d'attributs et de conséquences.
Franchement, ce type est totalement niais… Et ses propos incompréhensibles sont bien loin de la vérité et de la réalité. Tout ce bla-bla verbeux alors que sa seule intention secrète était d'être simplement une fois dans sa vie, la plus adéquate et la plus aimée de la famille. Même sa sœur n'aurait pas fait aussi bien !

L'isolement et les propos subversifs de ce charmant personnage vont lui permettre de peser le pour et le contre de ce statut suprême de victime du corps, et sa bonne nature va reprendre le dessus, l'appétit aussi. Ces quelques concessions ne pèsent pas bien lourd dans la balance pour retrouver la liberté voire la vie, et plus si affinité.




Quelques temps plus tard, elle rencontre un jeune homme, il est l'heure maintenant, alors même s'il ne lui plaît pas, ils partagent leurs loisirs. Ensemble ils font de la moto, du bateau, du ski… C'est un fils de bonne famille, patient et attentionné… De fil en aiguille, ils finissent par vivre ensemble malgré quelques difficultés dans leur relation intime. Elle supporte mal les ébats amoureux et feint le plaisir pour ne pas le perdre. Quoi de plus banal, se dit-elle, la veille de leur mariage.
La cérémonie se déroule avec dignité et sans excès festif. Le "oui" mutuel n'est contredit par personne pas même le petit Jésus qui avale cette affirmation comme bien d'autres, sans laisser planer aucun doute sur les lèvres pincées de la mariée.

Un beau métier, un beau mariage, mais que lui manque-t-il donc ?

- Non, je n'en veux pas, dit-il
- Mais nous avons tout à lui offrir.
- N'insiste pas, tu sais très bien ce que j'en pense. Notre société est bien trop pourrie, elle court à sa fin. Je ne prendrai jamais la responsabilité de mettre au monde un être sans avenir.
- Tu es totalement défaitiste, nous ne connaissons pas plus l'avenir que nos parents. Eux, ils ont bien eu le courage ! Tu le regrettes ?
- Non, mais les choses ont changé.
- Oui, mais la vie doit continuer et je n'envisage pas la mienne sans enfant !

Discussion sans fin qu'elle finira par gagner grâce à son opiniâtreté. La nuit suivante, elle a moins mal quand il pénètre en elle, peut-être même qu'elle aurait eu un peu de plaisir si il n'avait été aussi rapide. Mais ce qui est fait n'est plus à faire et peu de temps après, elle lui annonce qu'elle est enceinte et heureuse de l'être.

La grossesse, bien qu'un peu solitaire, ne change pas grand chose à sa vie toujours menée tambour battant sans beaucoup d'attention pour un ventre fort discret. Quant à l'accouchement se fut une simple formalité, la souffrance bien justifiée par des siècles de tradition judéo-chrétienne- "tu enfanteras dans la douleur"- et de fait, vite oubliée. Pour lui, ça a été plus dur, il est tombé dans les pommes bien avant l'arrivée de son fils, a pris du retard dès le démarrage. Quand il s'est senti assez solide, il a découvert une crevette le bec fixé sur le mamelon de son épouse. Celle-ci, dans un ravissement total ne l'a même pas vu, les yeux plantés sur sa progéniture.

Allez savoir lequel a le plus souffert, en tout cas il a beaucoup de mal à s'en remettre et se jure que l'on ne l'y reprendra plus. Pourtant il n'en est qu'au début de son chemin de croix et il se demandera longtemps ce qu'il a fait pour mériter ça : une femme qui ne le regarde même plus et un fils braillard.
Supputant la dépression à venir, il préfère plier bagage et leur offrira chaque mois une belle pension pour calmer sa culpabilité.




Toute seule dans son lit, parfois, elle repense au petit Jésus de la chambre de ses grands-parents, la punition engendrée par la faute, mais laquelle, celle de vouloir vivre à tout prix ? Celle de vouloir vivre avec plaisir, avec bonheur ? Pour l'instant le bonheur… dort tranquillement dans la chambre d'à côté, après sa journée chez la nourrice. Elle s'en sort très bien malgré les questions existentielles qui n'en finissent pas de poindre leur nez, la rattraper, l'emberlificoter. Mais peut-être que le petit Jésus n'y est pour rien ? Victime lui aussi d'une culpabilité humaine qui a besoin d'une icône pour se sentir moins merdique… Alors, elle est où la question ? Pas de jouissance au nom d'une morale Judéo-chrétienne ou autre pour mettre le mal dehors ? Et moi dans tout ça, la jouissance, je la connais pas, pourtant j'ai essayé de faire comme il fallait, carrière, mariage, enfant et… divorce… mais je sens bien qu'il y a autre chose et que l'interdit est double… la jouissance du corps… oui et le désir ?



A ce point, si vous ne croyez pas aux contes de la vie ordinaire, ce n'est pas la peine de continuer…



Alors que dans la fleur de l'âge, elle rencontre une autre débordante de vie, elles passent des heures à rire, à refaire le monde comme des gamines dans les meilleurs restaurants. Avec insolence et insouciance vis à vis des normes régissant leur âge, elles trouvent tout beau et croquent la vie par tous les bouts, se racontent des histoires sans queue ni tête.

Quand elles commencent à jouer aussi avec leurs corps dans un appétit mutuel gargantuesque en oubliant le temps et le monde, la vertu et les tabous, sa majesté jouissance vient frapper timidement à la porte puis poindre son nez sans attendre de permission. D'abord craintive puis séductrice et alambiquée, elle finit par faire intrusion et emporter dans un chant allégorique sa propriétaire qui n'a plus pu s'en passer.




La chambre est dans la pénombre, un timide rayon de soleil printanier filtre au travers des persiennes, elles semblent faire la sieste dans un lit au drap de coton soyeux de couleur grège tout en désordre. Leur corps enlacés sont encore inondés de la sueur du plaisir.

Elle sourit, une pensée vient de traverser son esprit, celle du crucifix de son enfance, son incompréhension des raisons de la souffrance et de ses justifications pour quéérir le pardon, la culpabilité de la jouissance .Tant d'années à coller à cet interdit du corps bien être, corps choyé, corps jouissance… sourire de la pensée de ce corps d'une autre… autre interdite aussi.

Tout semble si clair maintenant, elle a renoncé à appartenir à cette lignée matriarcale, victime castratrice du vivant. Elle les voit toutes ses femmes de la famille comme des fantômes noirs culpabilisants, sèches d'amour, inertes de la vie qui brille. Son identité s'épanouit du côté féminin qui flirte avec le masculin, identité de l'ambivalence et de l'ambiguïté. Son appartenance, c'est celle du vivant.




Son visage se tourne vers elle, tranquillement assoupie dans le creux de son épaule, une gratitude sans mesure a remplacé la colère impensable à jamais disparue.



Françoise




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