Quand j'étais petite, je regardais parfois les infos avec mes
parents. On s'installait à table et tout en mangeant, je voyais
s'étaler devant moi toute la misère du monde, les famines,
les guerres, les coups d'état, les catastrophes naturelles…
Tout cela faisait naître en moi un sentiment d'effroi et, simultanément,
un étrange sentiment de sécurité. Je me suis
dit un jour, complètement saisie par cette idée :
« Combien y avait-il de chances au départ, que moi,
je naisse ici ? J'avais eu une chance pas possible ! »
J'aurais pu naître fille en Chine et ma vie aurait été
très courte. J'aurais pu naître à Tchernobyl et
je serais née malformée et incurable. J'aurais pu naître
en Afghanistan et j'aurais dû vivre toute ma vie sous un grand
drap bleu qui aurait nié mon existence. Et où que ce
soit, j'aurais peut-être été mariée de
force, vendue par mes parents, battue pour avoir osé apprendre
à lire, brûlée vive à la mort de mon mari,
j'aurais peut-être eu douze enfants faute de capote et de pilule
et faute d'avoir le droit d'avorter, et je serais peut-être
en train de les regarder crever faute d'avoir les moyens de les nourrir.
J'aurais peut-être été obligée de travailler
à cinq ans dans une mine, j'aurais peut-être sniffé
de la colle sur un trottoir, ou tout simplement, j'aurais peut-être
pas eu le droit d'aimer une femme…
Au lieu de ça, j'ai été désirée,
aimée, nourrie à ma faim, choyée, et éduquée.
Quand à l'âge de 7 ans, j'ai refusé de mettre
des robes et que j'ai préféré jouer aux billes
avec les garçons, on ne m'en a pas empêchée. Quand
un garçon voulait coucher avec moi, je savais que j'avais le
droit de dire non, et je ne m'en suis pas privée. J'ai eu le
droit d'aller partout où je voulais et de dire ce que je voulais,
cheveux au vent. Et quand finalement, c'est avec une fille que j'ai
partagé mon lit, malgré parfois du mépris et
de l'incompréhension, j'ai pu le faire et le refaire sans menace
pour ma vie.
Aujourd'hui, je vais chez mes parents avec elle et nous sommes bien
accueillies, plus que bien même. Nous vivons ensemble dans la
même maison et entretenons de bonnes relations avec nos voisins,
pourtant à la retraite pour la plupart. Et même si tout
n'a pas été facile, il reste en moi ce sentiment qui
ne m'a jamais quittée et qui me chuchote au creux de l'oreille,
quand je râle, quand je peste, que quand même, j'ai une
chance pas possible…