Il était une fois...
3ème et dernier épisode



Et puis il a fallu se rendre à l'évidence : Rose était une princesse qui aimait les princesses. Pas les princes charmants. Combat intérieur, combat avec les autres, combat avec sa famille. Elle s'est même fâchée avec cette bonne fée Cliché, quand celle-ci, oubliant toutes ses bonnes manières, les a traitées de "sales gouines", insinuant qu'elles étaient habitées par le péché, le diable, que sais-je encore ?

Mais Rose avait rencontré la princesse de son cœur, et elles étaient heureuses. Elles avaient fini par se liberer des dragons qui les retenaient prisonnières dans une tour désespérément hétéro. Après avoir passé l'épreuve de la morale et du feu, elles osaient dire (pas à tout le monde, non, juste à ceux qui étaient proches d'elles, ceux qu'elles aimaient, et ceux qui semblaient, eux aussi, s'être enfuis par la fenêtre de la tour, bien conscients du danger et de la hauteur qui séparait la fenêtre du pré verdoyant et des fleurs arc-en-ciel d'en bas), elles osaient parfois crier qu'elles s'aimaient, nos deux princesses… Elles étaient encore à l'âge trop tendre où on croit que le pire est derrière soi, qu'on a enfin trouvé l'amour et la liberté... Avec elle, cette Elle dont le nom fait battre si fort notre cœur de princesse, même si entre-temps, on a jeté les robes et les volants…

Les années ont passé dans le royaume. La princesse Rose a continué à aimer la princesse Solitaire, renonçant même à s'entendre un jour appeler "Reine". Elle était heureuse aux côtés de cette autre femme si merveilleuse qu'elle aimait de tout son corps, de toute sa flamme, de toute sa candeur de princesse.

Un jour, la princesse Rose regarda son ventre, et se rendit compte qu'il était vide, désespérément plat, inhabité. En elle grandissait un désir d'enfant, parce qu'elle était aussi une femme, et qu'une femme, ça a parfois envie de s'entendre appeler "maman". Alors il fallut résoudre le problème du "et ils eurent beaucoup d'enfants". Ben oui, elle se disait que "et elles eurent beaucoup d'enfants", ça sonnait bizarre. Dans les contes de la fée Cliché, on n'avait jamais vu ça. Alors peut-être que les princesses qui aiment les princesses n'avaient pas le droit d'avoir des enfants ? Mais le vide avait pris tant de place en elle qu'elle en parla à la princesse Solitaire, un soir, après l'amour, tout en la regardant, et en la trouvant belle. Le même vide habitait Solitaire. Alors Rose et Solitaire se promirent, coûte que coûte, d'avoir un enfant.

Avoir des enfants, pour deux princesses, c'était un combat. Un combat parce que les couples hétéros séparés qui n'ont pas désiré leurs enfants et qui se haïssent, bizarrement, étaient mieux considérés qu'un couple de princesses qui s'aime et qui aime ses enfants. Elles n'avaient pas droit à l'erreur. Tout le monde leur disait de beaucoup réfléchir, pour savoir si elles sont prêtes à l'entourer de tout leur amour, de toute leur tendresse. Savoir si elles s'aimaient assez pour supporter le jugement des autres sur elles et sur leur enfant. Mais elles décidèrent de foncer, parce qu'elles n'avaient qu'une vie, parce qu'elles s'aimaient, parce que toute leur chair le désirait, le réclamait, l'aimait déjà, cet enfant.

Elles coururent voir la fée Pééma, qui leur donna une potion magique à mettre dans le ventre de Rose. Par trois fois, Solitaire planta la graine dans le ventre de Rose. Par trois fois, elles échouèrent. Mais la quatrième fut la bonne. Leur fils naquit au printemps, et reçut la fée Tolérance pour marraine. Bientôt, ce fut au tour de Solitaire de voir son ventre s'arrondir, sous l'effet de la potion magique de Pééma. Leurs enfants ne furent ni plus heureux, ni plus malheureux que les autres enfants du royaume. Ils apprirent à tourner le dos à ceux qui osaient dire du mal des deux personnes qu'ils aimaient le plus au monde.

Comme chacun sait, le bonheur sourit à ceux qui savent l'attendre. C'est long, l'apprentissage du bonheur. Il faut dépasser les lieux communs, tout réapprendre…

Mais elles tordirent le cou à tous ces vieux clichés appris dès l'enfance. Parce que d'abord, même deux princesses peuvent s'aimer très fort, vivre heureuses et avoir beaucoup d'enfants.



Anaelle


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