Et puis il a fallu se rendre à l'évidence : Rose
était une princesse qui aimait les princesses. Pas les princes
charmants. Combat intérieur, combat avec les autres, combat
avec sa famille. Elle s'est même fâchée avec cette
bonne fée Cliché, quand celle-ci, oubliant toutes ses
bonnes manières, les a traitées de "sales gouines",
insinuant qu'elles étaient habitées par le péché,
le diable, que sais-je encore ?
Mais Rose avait rencontré la princesse de son cur, et
elles étaient heureuses. Elles avaient fini par se liberer
des dragons qui les retenaient prisonnières dans une tour désespérément
hétéro. Après avoir passé l'épreuve
de la morale et du feu, elles osaient dire (pas à tout le monde,
non, juste à ceux qui étaient proches d'elles, ceux
qu'elles aimaient, et ceux qui semblaient, eux aussi, s'être
enfuis par la fenêtre de la tour, bien conscients du danger
et de la hauteur qui séparait la fenêtre du pré
verdoyant et des fleurs arc-en-ciel d'en bas), elles osaient parfois
crier qu'elles s'aimaient, nos deux princesses… Elles étaient
encore à l'âge trop tendre où on croit que le
pire est derrière soi, qu'on a enfin trouvé l'amour
et la liberté... Avec elle, cette Elle dont le nom fait battre
si fort notre cur de princesse, même si entre-temps, on
a jeté les robes et les volants…
Les années ont passé dans le royaume. La princesse Rose
a continué à aimer la princesse Solitaire, renonçant
même à s'entendre un jour appeler "Reine".
Elle était heureuse aux côtés de cette autre femme
si merveilleuse qu'elle aimait de tout son corps, de toute sa flamme,
de toute sa candeur de princesse.
Un jour, la princesse Rose regarda son ventre, et se rendit compte
qu'il était vide, désespérément plat,
inhabité. En elle grandissait un désir d'enfant, parce
qu'elle était aussi une femme, et qu'une femme, ça a
parfois envie de s'entendre appeler "maman". Alors il fallut
résoudre le problème du "et ils eurent beaucoup
d'enfants". Ben oui, elle se disait que "et elles eurent
beaucoup d'enfants", ça sonnait bizarre. Dans les contes
de la fée Cliché, on n'avait jamais vu ça. Alors
peut-être que les princesses qui aiment les princesses n'avaient
pas le droit d'avoir des enfants ? Mais le vide avait pris tant
de place en elle qu'elle en parla à la princesse Solitaire,
un soir, après l'amour, tout en la regardant, et en la trouvant
belle. Le même vide habitait Solitaire. Alors Rose et Solitaire
se promirent, coûte que coûte, d'avoir un enfant.
Avoir des enfants, pour deux princesses, c'était un combat.
Un combat parce que les couples hétéros séparés
qui n'ont pas désiré leurs enfants et qui se haïssent,
bizarrement, étaient mieux considérés qu'un couple
de princesses qui s'aime et qui aime ses enfants. Elles n'avaient
pas droit à l'erreur. Tout le monde leur disait de beaucoup
réfléchir, pour savoir si elles sont prêtes à
l'entourer de tout leur amour, de toute leur tendresse. Savoir si
elles s'aimaient assez pour supporter le jugement des autres sur elles
et sur leur enfant. Mais elles décidèrent de foncer,
parce qu'elles n'avaient qu'une vie, parce qu'elles s'aimaient, parce
que toute leur chair le désirait, le réclamait, l'aimait
déjà, cet enfant.
Elles coururent voir la fée Pééma, qui leur donna
une potion magique à mettre dans le ventre de Rose. Par trois
fois, Solitaire planta la graine dans le ventre de Rose. Par trois
fois, elles échouèrent. Mais la quatrième fut
la bonne. Leur fils naquit au printemps, et reçut la fée
Tolérance pour marraine. Bientôt, ce fut au tour de Solitaire
de voir son ventre s'arrondir, sous l'effet de la potion magique de
Pééma. Leurs enfants ne furent ni plus heureux, ni plus
malheureux que les autres enfants du royaume. Ils apprirent à
tourner le dos à ceux qui osaient dire du mal des deux personnes
qu'ils aimaient le plus au monde.
Comme chacun sait, le bonheur sourit à ceux qui savent l'attendre.
C'est long, l'apprentissage du bonheur. Il faut dépasser les
lieux communs, tout réapprendre…
Mais elles tordirent le cou à tous ces vieux clichés
appris dès l'enfance. Parce que d'abord, même deux princesses
peuvent s'aimer très fort, vivre heureuses et avoir beaucoup
d'enfants.