Les petits bonheurs 3

Les rides



Je ne sais pas vous mais moi, enfant, je rêvais d'avoir 40 ans. J'ai attendu ce moment de ma vie comme une délivrance pour échapper à l'impuissance de l'enfance, aux doutes mortifères de l'adolescence et à la peur d'un avenir dont je ne maîtrisais rien. Je regardais ces femmes au seuil de la maturité, leurs premières rides m'étaient des promesses de plénitude, d'accomplissement, de sérénité.
Je regarde les miennes aujourd'hui et pense à cette assertion de l'égérie du musicien le plus fumiste et fumeur génial de ma génération qui disait un jour que nous avions les rides que nous méritions. La phrase m'interpelle d'un coup, j'empoigne mon encyclopédie …

MERITER : Se rendre par sa conduite digne d'une récompense ou passible d'une sanction.

Je retourne vers mon miroir et l'interroge (Je fais très confiance à mon miroir lequel ne m'a jamais menti en prétendant que j'étais la plus belle et a pu parfois même se montrer très odieux sachant que ma mère m'avait promis 7 ans de malheur à la moindre des représailles).

« Miroir Ô mon miroir, ai-je mérité mes rides ? »

La réponse est implacable : « Oui, tu les mérites, ça t'apprendra à avoir autant aimé le soleil et le tabac, à t'être torturé le cerveau avec tes doutes existentiels, à t'être moqué de tout ce qui était grave dans la vie. » Et cet impertinent de rajouter : « Si tu lisais la presse féminine ou regardais la télé au lieu de passer des heures sur ton pc, tu saurais comment faire pour paraître 10 ans de moins parce que, malgré tout, tu le vaux bien »

Voilà que je suis coupable quand je pensais être victime comme tout un chacun du temps qui passe. Les rides seraient une sanction et non plus la récompense d'années de combats menées (et marquées) sur tous les fronts…
Sanction du pêché de vieillir peut-être que les cosmétiques et le bistouri se chargent de nous absoudre quand il devient indécent d'en porter les stigmates ? Cachez ces rides que je ne saurais voir, courez comme les autres dans cette course perdue d'avance et n'oubliez pas Mesdames qu'il faut souffrir pour être belle.
Souffrir ? Je voudrais pas avoir l'air de me plaindre mais avec ce que j'ai enduré je devrais être élue Miss Monde et je serai pas la seule à briguer le podium !!! Je voudrais pas non plus avoir l'air de tout contester mais à bien regarder les suppliciés de Goya, j'ai du mal à leur trouver les traits reposés.

Tant pis j'assume. Faust n'aura pas mon âme, elle est damnée déjà.

J'aime toujours autant les empreintes que le temps laisse sur le visage de celles qui n'ont pas peur du temps. J'aime les étoiles du rire qui marquent les yeux, les plis du front qui s'interroge, les sillons bordant les plis d'une bouche tantôt grave, tantôt gourmande des délices de la vie. J'aime la cartographie de cette enveloppe fragile qui cache si mal ce qu'elle me dit de vous. Ces petits sillons qui la creusent tracent les frontières de vos états d'âme, indiquent les chemins parcourus et c'est sur le bout de mes doigts que j'en découvre les itinéraires, laissant à celles qui pleurent leur jeunesse défunte l'illusion de la trouver encore sur la peau des novices.



Minouch


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