Je ne sais pas vous mais moi, enfant, je rêvais d'avoir 40 ans.
J'ai attendu ce moment de ma vie comme une délivrance pour
échapper à l'impuissance de l'enfance, aux doutes mortifères
de l'adolescence et à la peur d'un avenir dont je ne maîtrisais
rien. Je regardais ces femmes au seuil de la maturité, leurs
premières rides m'étaient des promesses de plénitude,
d'accomplissement, de sérénité.
Je regarde les miennes aujourd'hui et pense à cette assertion
de l'égérie du musicien le plus fumiste et fumeur génial
de ma génération qui disait un jour que nous avions
les rides que nous méritions. La phrase m'interpelle d'un coup,
j'empoigne mon encyclopédie …
MERITER : Se rendre par sa conduite digne d'une récompense
ou passible d'une sanction.
Je retourne vers mon miroir et l'interroge (Je fais très confiance
à mon miroir lequel ne m'a jamais menti en prétendant
que j'étais la plus belle et a pu parfois même se montrer
très odieux sachant que ma mère m'avait promis 7 ans
de malheur à la moindre des représailles).
« Miroir Ô mon miroir, ai-je mérité
mes rides ? »
La réponse est implacable : « Oui, tu les mérites,
ça t'apprendra à avoir autant aimé le soleil
et le tabac, à t'être torturé le cerveau avec
tes doutes existentiels, à t'être moqué de tout
ce qui était grave dans la vie. » Et cet impertinent
de rajouter : « Si tu lisais la presse féminine
ou regardais la télé au lieu de passer des heures sur
ton pc, tu saurais comment faire pour paraître 10 ans de moins
parce que, malgré tout, tu le vaux bien »
Voilà que je suis coupable quand je pensais être victime
comme tout un chacun du temps qui passe. Les rides seraient une sanction
et non plus la récompense d'années de combats menées
(et marquées) sur tous les fronts…
Sanction du pêché de vieillir peut-être que les
cosmétiques et le bistouri se chargent de nous absoudre quand
il devient indécent d'en porter les stigmates ? Cachez
ces rides que je ne saurais voir, courez comme les autres dans cette
course perdue d'avance et n'oubliez pas Mesdames qu'il faut souffrir
pour être belle.
Souffrir ? Je voudrais pas avoir l'air de me plaindre mais avec
ce que j'ai enduré je devrais être élue Miss Monde
et je serai pas la seule à briguer le podium !!! Je voudrais
pas non plus avoir l'air de tout contester mais à bien regarder
les suppliciés de Goya, j'ai du mal à leur trouver les
traits reposés.
Tant pis j'assume. Faust n'aura pas mon âme, elle est damnée
déjà.
J'aime toujours autant les empreintes que le temps laisse sur le visage
de celles qui n'ont pas peur du temps. J'aime les étoiles du
rire qui marquent les yeux, les plis du front qui s'interroge, les
sillons bordant les plis d'une bouche tantôt grave, tantôt
gourmande des délices de la vie. J'aime la cartographie de
cette enveloppe fragile qui cache si mal ce qu'elle me dit de vous.
Ces petits sillons qui la creusent tracent les frontières de
vos états d'âme, indiquent les chemins parcourus et c'est
sur le bout de mes doigts que j'en découvre les itinéraires,
laissant à celles qui pleurent leur jeunesse défunte
l'illusion de la trouver encore sur la peau des novices.