Amélie, tu avais (presque) raison




Je m'excuse d'avance auprès de toutes celles qui, par le titre alléchées, ont pensé que j'allais me livrer à un commentaire approfondi de la récente une de Paris Match.
Certes, Amélie Mauresmo topless relatant aux Français sa dernière amoure aurait fait un sujet d'article fort intéressant, mais, aujourd'hui, c'est de l'autre Amélie, l'auteur à succès, que je veux parler.

Il y a un an et demi, je me rendais pour la première fois au Japon, afin de faire un stage dans une entreprise japonaise. C'était donc peu après la retentissante sortie du livre d'Amélie Nothomb, Stupeurs et tremblements, mi-fiction mi-autobiographie, dans laquelle l'auteur narre une expérience similaire, condamnant au passage les travers des rapports humains au Japon et, en particulier, la condition de la femme japonaise.

Dès mon retour en France, les réactions de mes proches -- et des moins proches -- ont été d'une prévisibilité lassante : « Alors, le Japon, est-ce comme dans Stupeurs et tremblements ? ». Or, mon séjour de 2 mois à Tokyo avait été en tous points idyllique. Ce doit être ça que les Pontes du « Cross Cultural Management » appellent la phase de « Lune de miel » chez les expatriés.
Aucune critique sévère donc à livrer à mon auditoire en mal d'anecdotes sur les travers de ce peuple dont les excentricités font régulièrement les choux gras des spécialistes en sociologie comparative tels VSD et consorts. Poussée par la pitié devant la déception générale, tout au plus ai-je pu concéder que, comme l'héroïne du livre, j'avais également nettoyé pendant 2 jours les toilettes de mon auguste entreprise. Il faut avouer toutefois que nettoyer les commodités du plus grand hôtel tokyoïte est un sort plus enviable que d'être femme de ménage du Formule 1 de Nogent-sur-Oise.
J'ai donc eu envie de renouveler l'expérience et de partir de nouveau au Japon, pour une durée d'un an cette fois. Occasion d'approfondir ma connaissance de la langue et de la culture nippone - mais aussi de me rendre compte que finalement, l'analyse de Miss Nothomb n'était pas si erronée que ca... Être une femme au Japon n'est effectivement pas si facile.

Il y a quelques mois, j'étais invitée à fêter Noël chez des amis japonais. Le genre de dîner dont on raffole, avec 3 couples de jeunes mariés bon teint, et où on se dit qu'il ne vaut mieux pas amener sa chère et tendre qui de toute façon passera une bien meilleure soirée à vous attendre au chaud devant une vidéo. La Providence m'avait judicieusement placée à la droite du Père -- ou plutôt d'un futur père, qui a passé la soirée à m'entretenir sur sa vision de la paternité. Monsieur, cadre dynamique chez Sony, dont la mutation aux States allait prendre effet un mois plus tard, a commencé par me dire : « J'ai décidé d'avoir un enfant. » (J'ai failli lui rétorquer : « Tout seul ? Savez-vous que l'insémination artificielle chez les hommes n'en est qu'à ses balbutiements ? »). En résumé, il voulait que son futur chérubin naisse aux Etats-Unis de façon à ce qu'il ait la nationalité américaine, permettant aux heureux parents d'obtenir plus facilement un visa. Quand on pense que la plupart des opposants à l'homoparentalité nous objectent « qu'on ne fait pas des enfants pour soi » et que personne ne s'offusque de l'égoïsme à ce sujet de la majorité des hétéros...
Enfin, mon cher voisin ne s'est pas arrêté sur sa lancée.
L'accouchement sans douleur ? Pas question que sa femme, désirant y avoir recours, en profite ! « C'est par la douleur de l'accouchement que se réveille l'instinct maternel, » a-t-il assené tandis que sa jeune épouse, silencieuse durant toute notre conversation, baissait les yeux dans un mutisme soumis...
Cette conception de l'instinct maternel est malheureusement très répandue dans la société japonaise : il faut souffrir pour être mère, dans l'accouchement d'abord, puis tout au long de l'enfance de sa progéniture. Une mère qui utilise des couches jetables par exemple provoquera l'indignation générale : Non, il faut utiliser des couches en coton, meilleures pour la peau de l'enfant, et les laver consciencieusement -- toujours un moyen de développer dans l'effort ce fameux instinct. Philosophie masochiste, mais pas innocente, car une femme à qui est refusée l'utilisation des couches jetables ou des aliments tous préparés pour bébés est fixée à la maison par les taches ménagères. Il n'est donc pas étonnant que le taux d'activité des femmes japonaises entre 25 et 35 ans soit si faible.
Autre source d'indignation pour moi dans ce pays : la conception excessivement restrictive de la féminité et de la beauté d'une femme. La plupart des jeunes femmes adoptent en effet ici ce qu'une de mes amies a baptisé « Le look rue Saint-Denis » : talons aiguilles, jupe très courte et maquillage outrancier. Plus que cette tendance à déplacer le féminin vers le vulgaire, c'est l'impression que les femmes japonaises cèdent à une pression sociale qui me dérange. Le fameux « Sois belle, tais-toi et quitte ton travail à 25 ans pour laver les chaussettes de ton mari jusqu'à ce que la mort de la machine à laver vous sépare ».

Même si je ne ferai pas une candidate idéale pour « C'est mon choix : je ne sors pas sans brushing ni rimmel », je n'ai rien contre le maquillage, au contraire, mais quand je vois les Japonaises se remaquiller toutes les 2 heures je ne peux pas m'empêcher de me dire qu'il est triste que la société japonaise n'ait pas compris qu'être femme ne se mesure pas à l'épaisseur de votre couche de fond de teint.
Je suis également choquée d'entendre systématiquement dans la bouche des japonais qu'après 28-30 ans, une femme est perdue pour le marché de la séduction et qualifiée de vieille (obasan, c'est-à-dire littéralement « tante »), les plus perfides allongeront le « a » pour signifier grand-mère. Date de consommation extrêmement courte qui me paraît injustifiée et que souligne plus cruellement encore l'expression « Christmas cake », se référant au gâteau de Noël traditionnel japonais qui ne peut être mangé que jusqu'au 25 décembre -- comprenez qu'après 25 ans, une femme ne peut plus prétendre au mariage. Certes, cette expression ne reflète plus la réalité sociale puisque l'âge moyen du mariage pour les femmes est 26 ans, mais dans les mentalités, l'impression que la fin de la vingtaine une femme est « périmée » est bien vivace. Combien de fois ai-je vu des connaissances s'étonner que mes amies japonaises célibataires et approchant l'âge fatidique ne soient pas mariées et mères ! Dans l'Archipel, pays tenant le record de nuptialité, toute déviance au Saint Sacrement est en effet vivement condamnée -- ce travers consistant à pousser les filles au mariage le plus vite possible n'est cependant pas uniquement japonais puisque ma propre génitrice me réclame déjà, à 22 ans, un gendre idéal et une ribambelle de petits enfants - pour la première partie du souhait ça ne va pas être possible, on verra ce qu'on peut faire pour la seconde !
Je suis donc d'accord avec Amélie Nothomb lorsqu'elle condamne le poids social qui pèse sur la condition féminine au Japon. Je le suis cependant moins quand elle affirme que cette contrainte morale est le pire des châtiments : la femme japonaise n'est certainement pas la plus malheureuse au monde, loin de là. Je pense également que la société japonaise évolue dans le bon sens, celui de l'émancipation des femmes. Citons, par exemple, l'introduction de la pilule en 1999. Mais que de progrès restent à faire -- et pas uniquement au Japon !


Pour en savoir plus :
Pour celles qui seraient intéressées par le sujet, je conseille l'excellent travail d'Anne Garigue : Femmes japonaises, la révolution douce chez Picquier.