Rue Saint Denis, Camille plonge dans l'histoire passée... cherche
à reconnaître toutes les portes qui s'ouvrent sur un escalier
grimpant vers les chambres vétustes, insalubres de parfum,
aux papiers peints à fleurs défraîchis... Aujourd'hui
peu importe, moins de portes, plus d'échoppes et autres commerces
à ciel ouvert.
De toute façon, cette femme n'est plus là depuis longtemps...
Juste au 26 de la rue Saint Denis, plus de porte... un resto grec.
Haut le cœur en passant devant la viande compactée, exposée,
qui tourne sous les regards gourmands ou dégoûtés.
L'histoire prend possession d'elle... passé présent.
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Elle
sort du métro Châtelet, progresse tranquillement vers
les Halles, regarde les boutiques, les restos et tous ces gens qui
vont et viennent, société bariolée, multicolore,
dans l'antre du commerce fast food, fast fringue, fast dope... Camille
sourit de tous ces commerces mais le sourire sur les lèvres
est tendu, un peu acide, elle a peur... cap, pas cap...
Suivre le besoin, regarder sans voir, et choisir sans un mot... Camille
s'arrête, le regard fixé sur le trottoir et sur les souliers
noirs à talons pour remonter vers les chevilles délicatement
prisonnières d'un voile gris perlé. Au-dessus elle voit
dans ces clichés un corps, vêtement collé-serré,
mais Camille ne voit pas, ne veut pas voir, totalement coupée
du monde réel... Dans un sursaut de courage pour ouvrir la
gorge étouffée de l'étau, dans un souffle court,
des mots s'écoulent.
- Je voudrait aller avec vous là haut, s'il vous plaît ?
La réponse tarde... puis vient dans un soupir-sourire.
- Viens
Camille suit dans l'escalier étroit et sombre, une porte s'ouvre
sur une chambre dans la pénombre, avec un lit, une table, un
lavabo. Etre là, dans ce sentiment de ne plus s'appartenir...
Désir du corps...
- Que me veux-tu ? demande la voix suave, un peu éraillée.
- Que vous m'aidiez à faire vivre une partie de moi. Mon corps
vit amputé de la peau sensible, du plaisir vivant, de la jouissance
gratuite.
Dans un rire discret, une réponse :
- Gratuit, ça tu es bien innocente et naïve, c'est impossible.
- Non, non... Je suis venue pour payer... Payer vos doigts, payer
votre attention, payer le plaisir de mon corps. C'est ce que je veux,
un corps dans le plaisir sans dette, totalement désaffectivé,
isolé perdu trouvé dans la sensorialité pure.
Temps suspendu de l'étrangeté de la demande... L'une
dans la sidération de la plongée, l'autre dans la résonance
miroir des mots échappés.
Puis un mouvement... Camille se laisse doucement déshabiller
froide et sans vie, et s'étend sur le lit, guidée par
les mouvements, invitations...
Seule, elle est d'une solitude parfaite, vide de la tête déjà
coupée quand sa peau se met à frissonner. Elle écoute
le chemin de la main qui caresse, douceur chaude de la pulpe des doigts,
concentrée à l'extrême sur la sensualité
qui se répand sur sa peau. Volupté intense et inconnue,
elle laisse venir la béance, rythmée par les battements
du cur. La chaleur vient habiter son corps au fur et à
mesure du plaisir qui l'envahit, couleurs chaudes mélangées
sur la toile des yeux... Sa main cherche à toucher, se tenir
un peu à la douceur du tissu le plus proche.
Ni regard, ni bouche, ni lèvre, absence de désir du
corps tendu vers l'autre, elle n'est rien d'autre qu'un ventre qui
s'ouvre et se ferme sur un plaisir et une jouissance déconnectée
de l'autre.
Immobilité parfaite, ouvrir les yeux, le temps est compté.
La douceur et l'humanité extrême de cette femme accompagnent
Camille. Elle va se rassembler et s'habiller lentement, enveloppée
dans un sourire bienveillant avec les mots de la voix suave pour dire
la honte des désirs solitaires et extravagants.
Camille marche, ne voit rien encore, juste avancer une jambe après
l'autre pour aller s'asseoir à une table devant un café.
Voilà, c'est possible, c'est fait.
Beaucoup de pensées l'agitent et la traversent.
Il a fallu sans doute un jour de désespoir plus grand pour
traduire en actes une pensée déjà depuis longtemps
caressée, entre désespoir et provocation : « aller
voir une pute ». Odieux langage populaire de la culpabilité
machiste ! Pourquoi ne pas dire simplement : « aller
voir une dame dont c'est le métier », cela éviterait
le trouble articulatoire de « aller voir une péripatéticienne »
qui rendrait ridicule.
De la boulangerie à la Fnac en passant par son psychanalyste,
Camille paye... Pourquoi ne pas payer le droit d'une autre marchandise,
le plaisir acheté à une femme qui prenne un peu soin
d'elle, de son corps. Où est la limite du commerce ?
Le côté odieux, c'est le proxénétisme.
L'exploitation ouverte, couverte et permise sous le regard d'une police
ripoux et de tous les gens tout propres qui préfèrent
fermer les yeux sur toutes ces femmes si légèrement
vêtues de leurs papiers retenus. Silhouettes offertes qui sillonnent
la forêt sous la pluie, dans la glace et le vent de l'indifférence.
Proxénétisme du chantage et des illusions, encore plus
odieux que celui des biffetons et michetons.
Le corps d'une autre dans une rencontre fortuite, Camille n'en veut
pas. Jouer la séduction pour assouvir un besoin lui semble
si proche du manque de respect, du mépris pour l'autre, de
la tricherie. Elle ne supporte pas d'avoir mal ni d'en faire. Elle
ne supporte pas le commerce de ce jeu-là.
Un hurlement de l'intérieur, un hurlement de douleur... Je
vous paye et prenez soin de mon ventre, de ma peau, de mon sexe. N'est-ce
pas au fond la même démarche quand elle va chez son analyste ?
Enfin elle paye mille fois plus cher, là aussi allongée
sans voir, pour le hasard de la jouissance de la compréhension
de tête-à-tête. La compréhension de toutes
ses contradictions, de toutes ses incohérences.
Camille se lève, et marche vite vers le métro, une pensée
la submerge. Elle ne pourra rompre sa solitude, s'attacher et aimer
que lorsqu'elle aura suffisamment payé pour réunir sa
tête et son corps, faudra juste mettre le prix... À quel
prix !
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Camille
sort de son passé et accélère le pas, elle vient
de voir Isabelle qui trotte vers elle avec son air tout concentré.
Enfin, elle lève la tête et leurs regards se croisent,
un sourire illumine soudain son visage... Et une chaleur et un trouble
profond traversent Camille de la tête au petit orteil.