Vade retro normalas !
ou Pourquoi « normal » est un mot que je hais







Il arrive parfois que de simples mots donnent envie de pratiquer un exorcisme et normal en est un pour moi, même si je l'utilise à tort et à travers, comme tout le monde. Je hais ce mot depuis que je me suis rendue compte qu'il a plusieurs sens. Oui, c'est le cas de beaucoup de mots, c'est vrai. Mais là, les gens les mélangent allégrement et c'est, selon moi, très dangereux.



Le « normal » de la norme

Le sens le plus naturel de normal, c'est-à-dire son sens étymologique, est curieusement celui que les gens utilisent le moins souvent (bien qu'ils ne s'en rendent pas tout à fait compte). Il s'agit d'un sens statistique. Est normal ce qui est caractéristique de la norme ou bien qui est typique d'une majorité. Le reproche le plus évident que l'on puisse faire à cette notion est son côté irréel assez caricatural (1,9 enfants par femme, par exemple).
Exemple : Il n'est pas normal d'être homosexuel. Ici, normal est utilisé pour exprimer le fait que l'homosexualité n'est pas caractéristique de la majorité. On aurait pu dire « Ce n'est pas courant… » ou « C'est assez rare… » pour signifier précisément la même chose, en l'occurrence.



Le « normal » de la moralité

Ce sens-là est logique mais pas étymo… Il est en effet logique d'avoir envie que ce que l'on pense être bien soit généralisé et donc typique de la majorité. Là où le bât blesse c'est que la réciproque n'y est pas, mais alors pas du tout. On peut tous constater que ce que l'on pense être bien n'est en général disséminé qu'à petites doses parmi un faible pourcentage de la population. L'autre problème grave de cette signification est son caractère subjectif. Est normal ce qui est bien. Or le bien est une notion subjective. Beaucoup prétendent détenir la vraie moralité, la vraie notion de bien, mais en attendant que tout le monde se soit mis d'accord, il n'y a pas de doute possible : le bien est une notion extrêmement subjective et la notion de normalité qui y est rattachée l'est donc également.
Exemple : Il n'est pas normal qu'une mère abandonne son enfant.
Les plus pointilleux remarqueront qu'ici normal peut être utilisé dans un sens statistique… Soit, mais il n'en serait pas de même pour « Ce n'est pas normal qu'un jeune manque de respect à une personne âgée », « Il n'est pas normal d'être égoïste et d'écraser les autres » ou encore « C'est normal de vouloir être gentil avec tout le monde » … Réfléchissez-y, ce sont des phrases que vous pourriez sans doute prononcer.
Ici, le mot « normal » est utilisé pour exprimer le fait qu'abandonner son enfant est mal.
On aurait pu dire « Ce n'est pas bien… », « C'est mal… » ou « Ce serait mieux si [les mères n'abandonnaient jamais leurs enfants]… » pour dire exactement la même chose.



Le « normal » de la compréhension

Ce sens-là est le moins naturel des trois, il est pourtant très couramment utilisé par tout le monde. Il caractérise ce qui est compréhensible. Pas forcément excusable, dans le cas d'une chose mauvaise, mais compréhensible. Il indique souvent la présence de circonstances atténuantes pour une mauvaise action. Il fait aussi office de remontant auprès des gens qui se sentent coupables d'avoir fait quelque chose que beaucoup de gens estiment qu'ils auraient fait à leur place. C'est précisément ici que cette notion se rattache à celle des statistiques. C'est également ici qu'elle s'en éloigne car la compréhension est au moins aussi subjective que la notion de bien, contrairement aux statistiques.
Exemple : reprenons l'exemple de la mère qui abandonne son enfant… Imaginons quelqu'un qui vient de vous raconter l'histoire d'une femme qui, en aucun cas, n'aurait pu faire même semblant d'assumer son rôle de mère. Vous pourriez très bien dire « C'est normal qu'elle ait abandonné son enfant. »
Il est intéressant de remarquer que cette notion de normal s'accompagne nécessairement de circonstances… Il est normal de pleurer quand on a du chagrin, normal de s'énerver quand on s'est servi de vous, normal d'être déçu quand on a été trahi, et ainsi de suite.
On aurait pu aussi bien dire « C'est compréhensible que » ou « J'aurais peut-être fait la même chose à sa place ».



Pourquoi je hais le mot « normal »

Maintenant que l'on a passé en revue les différentes significations du mot « normal » - encore qu'il en puisse exister d'autres que je n'aie pas détectées - il est temps pour moi d'expliquer pourquoi cet état de fait me fait détester un mot. Un mot, rien d'autre, rien de plus, rien de moins, mais un mot qui recouvre une réalité qui fait mal, un mot qui a trois significations que tout le monde confond allégrement, confusion qui est symptomatique de l'un des plus terribles problèmes de l'humanité, d'après moi. Je m'explique. Les gens ont généralement une tendance naturelle à craindre ce qui ne leur ressemble pas. C'est un réflexe de survie parfaitement naturel, compréhensible et stupide (peut-être pas à l'époque où l'homme avait plus à craindre de l'environnement que de ses semblables, mais de nos jours c'est stupide). La confusion des sens du mot normal rend très bien compte des mécanismes de ce réflexe… Les gens confondent ce qui est bien avec ce qui est le plus uniformément partagé et il assimilent également compréhension et moyenne. A terme, cela les pousse à considérer comme mal ce qui ne leur ressemble pas (car si la majorité n'est pas quelque chose de subjectif, c'est en revanche quelque chose de relatif, comprendra qui voudra y réfléchir un peu) et à ne surtout pas essayer de comprendre.
Cela est en grande partie à l'origine du racisme, de l'antisémitisme, de l'homophobie, des mauvais aspects du nationalisme ainsi que de la haine qui existe entre les « pauvres » et les « riches », les « citadins » et les « campagnards » ou encore les « manuels » et les « intellectuels ». Cela est même un peu à l'origine du sexisme (bien que cela ne soit pas, et de loin, le facteur le plus grave).
Comment pourrais-je aimer un mot ambigu dont l'ambiguïté est si représentative d'horreurs si nauséabondes !? Oui, je déteste le mot « normal » et c'est tout de même un mot que j'utilise souvent, hélas, trois fois hélas.



Nad. C. aka Atarun


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