Vous avez un message




Dans une merveilleuse guimauve comme seuls les Américains savent en faire, la blonde Meg Ryan et sa coupe de cheveux toujours aussi ébouriffée rencontre Tom Hanks et ils s'aiment dans une suite emmêlée de zéros et de uns - oups pardon je suis hors sujet...
Je reprends... Marre de vous taper les questionnaires tordus du désormais cultissime Julien Lepers sur la littérature au XIXe siècle ou sur la botanique au fil des âges ! Ras le bol de l'ambiance club du troisième âge de Pyramides ! Vous imaginez le grand malade qui se cache derrière la dernière petite annonce de la rubrique « rencontres » du Nouvel Obs « Champagne millésime cherche flûte pour relation pétillante » ne vous suffit plus ! Il vous faut rencontrer un spécimen... Le grand frisson, comme le disent si bien les forains depuis leur guitoune.
Ne cherchez plus, le miracle de la Nouvelle Technologie est le piment qui manque à votre vie sentimentale ! En plus vous êtes veinarde, « j'ai testé pour vous » comme le répétaient les chroniqueuses de Frou-Frou ! Je vous brosse rapidement le contexte : cela fait trois ans que je me suis rendue compte de mon homosexualité et je décide enfin qu'il est temps d'assumer. Ca tombe bien, je pars pour un an au Japon, à 10 000 kilomètres de l'oppressant cocon familial. Occasion en or pour commencer une nouvelle vie. Mais comment la commencer ? Dans ma petite tête de presque-blonde, je me dis que la méthode Internet sera une transition plus douce pour mettre un pied dans le Milieu. Je laisse donc un message sur un site de rencontre lesbien japonais, en résumé « Salut, je m'appelle Laurence, je viens d'arriver au Japon et j'aimerais me faire des potes » (traduction sans les euphémismes : « Salut, je suis une lesbienne débutante et je n'ai pas le cran de me prendre par le col et d'aller à Ni-chome (nda : quartier notoirement gay de la capitale japonaise) pour me trouver une petite amie »).
Je reçois assez rapidement deux réponses de deux Japonaises. Échange de mails pendant deux semaines et la première, Yuki, 35 ans, me propose que nous dînions ensemble. Je rencontre donc Yuki-35-ans sans savoir grand-chose d'autre d'elle sauf qu'elle est lesbienne comme moi. Je vois arriver à l'heure dite un petit bout de femme à qui j'aurais plutôt donné une vingtaine d'années (difficile de donner un âge à une Japonaise, encore plus à Yuki avec ses cheveux courts, son look « hip hop sage » et ses lunettes jaunes). Nous faisons connaissance devant des sushis. Yuki est peu loquace et je parle pour deux dans mon japonais encore approximatif, sans doute pour cacher mon stress. Lorsque la conversation tourne au passionnant « c'est quoi ton type de nana », Yuki sort de sa réserve et me dit ce qui fait une entrée fracassante à la première place du top ten du hit-parade de la mauvaise drague - en gros « j'ai jamais essayé les Françaises » - suivi d'une analogie subtile entre l'odeur du sexe féminin et celle du camembert. Bah écoute, c'est pas ce soir que tu testeras... Bon, j'avoue ne pas être la dernière à sortir quelques blagues grivoises d'un goût douteux, mais dans un rapport de séduction ça me fait quand même un peu tiquer. Je dis donc au revoir à Yuki en me disant qu'il est probable que ce soit plutôt un adieu et en me demandant perplexe si, pour draguer dans le Milieu, il faut que je me mette à l'humour à la Patrick Sébastien.
Curieusement, je reçois plus d'un mois plus tard un mail de Yuki me proposant que l'on se revoie. Je ne sais pas trop pourquoi j'ai accepté, peut-être parce que je pense que trois heures ne suffisent pas pour faire le tour de quelqu'un. Elle est arrivée affublée d'un masque de chirurgien qui lui couvrait la moitié du visage (il est de bon ton au Japon de porter un masque lorsque l'on est enrhumé pour ne pas dispenser ses miasmes au voisinage), petite originalité maison cependant, elle en avait dégotté un orné de petits canards. Au moins, ça se mariait bien avec ses lunettes jaunes ! Et curieusement, on a passé une excellente soirée à la suite de laquelle elle est devenue une bonne copine. Je crois qu'une fois écartée l'hypothèse de sortir avec elle, j'ai été amusée et touchée par ses excentricités vestimentaires, son amour pour ses six hamsters, son côté vieille fille qui se couche à dix heures du soir, ses théories à la noix sur l'érotisme lesbien métaphorique de la série Alien (si vous aussi les extraterrestres dans des bocaux vous excitent, je vous mets en contact !), et ses efforts pour cacher qu'en fait, elle est une butch au grand cœur.

À la même époque, je rencontrais l'autre japonaise, Kaori, 24 ans, office lady de son état. Je vécus une seconde fois cette émotion particulière, ce Tournez manège version Internet, le kitch des commentaires d'Évelyne Leclerc et du synthé de Charlie Oleg en moins : à quoi allait ressembler ma possible future conquête ?
La première entrevue se passe bien, on parle de tout, famille, coming out, ex... Elle me plaît et cela semble réciproque. On se revoit une seconde fois dans Tokyo. Je l'invite une semaine plus tard à dîner chez moi et arrive ce qui devait arriver. Je la mets le lendemain matin dans le train, toujours sur mon nuage. Je déchante assez rapidement le lendemain devant sa réponse évasive à ma proposition de nous voir le week-end suivant : Isogashii (« Je suis occupée en ce moment »). C'est très clair, je laisse tomber et fais mon deuil, assez rapidement, je dois l'avouer.
Un mois plus tard, surprise, je reçois un mail de Kaori. Explication tardive de la fuite de ma Cendrillon : « En fait, j'ai déjà une petite amie, désolée ». Merci de me prévenir, c'est sympa. Je ne peux pas m'empêcher de répondre une bluette sentimentale (mon goût pour les romans Harlequin me perdra !) sur le ton : « Bon courage avec ta copine, t'inquiète pas pour moi, I will survive ». Pas de nouvelles pendant un mois, puis nouveau mail surgi de nulle part : épanchements désespérés de Kaori sur le comportement volage de son indigne moitié. Je chausse donc ma casquette courrier du cœur avec une bienveillance un tantinet intéressée et je finis tout de même par lui demander ce qu'elle attend de moi : épaule amicale pour pleurer ou davantage ? La réaction de Kaori ne se fait pas attendre, elle m'appelle indignée pour me signifier l'impolitesse tout occidentale de mes questions et me raccroche au nez en me disant « Au Japon, ça ne se fait pas de parler de façon si directe ! ». Ok. Moi qui pensais bêtement que le tatemae (principe japonais qui veut que l'on n'exprime pas directement ses sentiments ou opinions) n'allait pas jusqu'à l'intimité de l'alcôve...
Je pensais que notre comédienne avait joué son dernier acte et pourtant, la revoici un mois plus tard dans un dernier rappel sous la forme d'un mail innocent : « Il fait beau, les oiseaux chantent, comment tu vas et si on se voyait ? ». Comme dans Terminator, vous croyez que c'est fini et il se relève encore et encore. Et moi, sans cervelle, qui finis par accepter un dîner en me disant que ça n'engage à rien... Je me retrouve donc dans un restaurant de Shinjuku avec mon ex, trois mois et demi après ce matin où je l'avais quittée sur un quai de gare. Kaori a passé la soirée à enfiler les perles dans un ersatz d'épisode biblique, « La multiplication des conneries ». Ça a commencé dès l'arrivée de la serveuse, coréenne, avec qui elle a été d'une impolitesse rare, avant de me dire qu'elle ne comprenait rien à son accent et que les Japonais seraient bien plus tranquilles sans étrangers, tous voleurs et bons à rien. Jeu de rôle, que faites-vous lorsque vous vous retrouvez face a ce genre de discours : a) Vous lui envoyez votre Heineken dans la figure et quittez le restaurant drapée dans votre dignité ; b) Vous changez de sujet, on ne peut pas discuter avec ces gens-là mais vingt-deux ans de bonne éducation vous empêchent de monter sur vos grands chevaux ; c) Vous tentez de lui démontrer, arguments à l'appui combien les idées d'extrême droite sont utopiques et dangereuses ? J'ai tenté de me lancer dans le c, puis la barrière de la langue m'empêchant d'exprimer de façon convaincante mes idées, j'ai lâchement changé de sujet. Bonne éducation à la con ! Kaori ne s'est pas arrêté là, puisqu'elle a poursuivi sur le thème butch/fem dans son style mesuré : « Je déteste les butchs ». Là, mes doigts se crispent quand même un peu sur mes baguettes. Je souffle un coup et tente de lui dire que l'apparence est une chose et l'intérêt d'une personne une autre, qu'elle ne doit pas rejeter quelqu'un pour motifs de cheveux trop courts, qu'elle serait étonnée de voir le trésor qui se cache sous une apparente dureté et que d'abord K. D. Lang, elle a vachement de charme. Non, mais ! C'est vrai qu'on ne peut pas discuter avec ces gens-là ! J'ai écourté le dîner en lui disant adieu et en réprimant une irrésistible envie de lui dire de me rappeler quand elle aurait des idées moins stupides. Pas de nouvelles depuis, bon débarras !
Attendez, mon portable sonne... Serait-ce... ? Ouf, ce n'est pas elle !
Incroyable quand même... Appartenir à une minorité devrait rendre tolérant, non ? Ce n'est apparemment pas le cas de tout le monde.

Un mois après mes deux Japonaises, je reçois une autre réponse à ma petite annonce : c'est Lee, trente-trois ans, canadienne, avec qui j'entame une correspondance assidue qui durera plusieurs mois avant notre première rencontre. Elle me dit dès le départ qu'elle recherche plutôt des amies. Très bien... Ensuite, elle m'avoue comme une faute qu'elle est bisexuelle. Bah écoute, personne n'est parfait, d'ailleurs j'accepte même dans mon proche entourage des hétéros, c'est te dire – sérieusement, je ne vois pas où le problème, mais bon... Je finis par la rencontrer il y a quelques mois. Le courant passe très bien. Elle me dit alors qu'en fait, elle est mariée (je ne m'attendais pas à rencontrer une femme mariée sur un site de petites annonces lesbiennes, mais à force, plus rien ne m'étonne). Surtout qu'en réalité, Lee n'est pas plus bi que ma grand-mère n'est coureuse de fond, elle aime les femmes depuis toujours et s'est mariée par pitié filiale – mariage blanc à un hétéro parfaitement au courant des attirances de sa femme – concession unique au politiquement correct de cette femme entière à la vie bohème, qui a été tour à tour masseuse dans un club gay et comédienne dans une troupe de théâtre. Je ne juge pas son choix, mais je ne pense pas que je me marierai un jour avec un homme pour faire plaisir à mon Papounet ! Devenir amie avec Lee a cependant été bénéfique et apaisant pour moi. Être lesbienne paraît si simple pour elle qui a assumé depuis longtemps son homosexualité (oui, sauf devant son Papounet !)...

En guise de conclusion, petit bilan de ces rencontres par Internet : ce moyen a été sans aucun doute un tremplin qui m'a aidé à faire mes premiers pas. J'ai trébuché, j'ai avancé aussi. Mais pour moi, c'est une transition, une expérience un peu particulière en raison aussi du fait que, dans un pays étranger, il est moins facile de rencontrer des gens. Je ne peux donc que vous conseiller les voies naturelles ! Surtout que, de toute façon, on finit toujours par basculer de l'autre cote de l'écran, dans la vraie vie. Alors, autant griller la première étape !