Queerement vôtre


Il y a peu de temps, il y a ce garçon qui vient pour la première fois à une asso dont je fais partie et qui lance un tour de table de présentations. Commencent les classiques : "Moi je suis Edith, homo", "Pascale, je suis gouine", "Ici Philippe, PD", "salut moi c'est Ambre, nana bi"... à mon tour : "salut, je suis Laetitia". Silence. Le garçon me regarde avec insistance (je me demande s'il attend que je lui dise qu'en fait je suis Superman !). Une amie sourit et lui dit "Laetitia est queer". Evidemment, il demande une explication. Je lui dis : "je suis un être vivant fluide"...

Tout a commencé pour moi quand j'ai vu les homos parler des butchs comme des grosses camionneuses, des bis comme des salop/e/s d'infidèles, des PDs et gouines SM comme des pervers/e/s névrosé/e/s, des trans comme des psychopathes... et j'en passe. Alors c'est ça la communauté homo proclamée tolérante ?! Il a été rapide de réaliser que ladite communauté homo était très souvent le reflet de la société hétéronormative : avec une zone de normalité (où évolue le gay respectable : blanc, en bonne santé, physiquement attirant et bien intégré à la société de consommation) et une zone de marginalité (le reste). La première zone regroupe des gens "conformes", uniformes, la deuxième ne peut être que variée... J'ai toujours considéré que de la variété/diversité se produit la richesse et s'exerce la liberté, et sans choisir j'ai compris où j'étais située.

C'est de la même façon qu'ont émergé les théories queers dans les années 90, face à l'effritement du communautarisme gay & lesbien. Face aussi au refus des contraintes de la normalité, surtout ici la normalité hétéro entraînant l'homophobie, le sexisme, etc. Le discours non-essentialiste et non-assimiliationniste des théories queers est né dans deux cadres : celui des études universitaires américaines, en se concentrant sur les formes de sexualités qui se trouvent encore exclues du binôme homosexualité/hétérosexualité (et aussi sur toute une réflexion de l'homosexualité par rapport à l'hétérosexualité qui peut, elle aussi, tout à fait être stigmatisée), et celui de l'activisme né dans le contexte de l'émergence du SIDA, avec ACT UP comme exemple majeur d'un activisme queer. Marie-Hélène BOURCIER (1) : "Dans une perspective queer, la déconstruction de la marge devient centrale. Elle constitue en elle-même une catégorie d'analyse qui vise à mettre en péril la stabilité opprimante du sujet des sciences humaines." La zone queer ne considère plus aucune légitimité fondée sur un accès privilégié à la vérité valable, comme l'explique FOUCAULT (2) ; il n'y a plus de vrai/faux (hétéro/homo), et plus de normalisation, donc plus de marginalisation.

Je suis queer : je suis gouine, PD, bi, trans, hétéro, SM dominatrice et soumise, etc. J'ai toujours eu du mal avec les divisions binaires homme/femme, hétéro/homo, etc, car je ne veux pas être étiquetée-classée-stabilisée-normalisée. Je veux une identité fluide. Je suis queer : je ne suis conforme à aucun individu particulier, mais à tout être vivant librement. Je suis queer : je ne vis que guidée par mon désir, mes choix ne sont jamais déterminés par des normes. Dans New York est mon excès, Chrystel EGAL dit qu'elle avance à New York de "blocs en blocs" librement suivant son envie, tout comme elle avance de "corps à corps" librement suivant son désir. Aujourd'hui mes désirs sont pour des femmes (biologiques), demain il en sera peut-être tout autrement... peu importe, je vis.

Demain je serai peut-être un extra-terrestre à 4 mains (oh yeah ! ;)) qui aura du désir pour une girafe fluorescente hermaphrodite... par normal, vous dites ? Queer. Peu importe, je me sentirai toujours libre.

(1) Queer zones. Politiques des identités sexuelles, des représentations et des savoirs, Marie-Hélène BOURCIER, éd. Modernes Balland, Juin 2001.
(2) Histoire de la sexualité : La Volonté de savoir (tome 1), Michel FOUCAULT, éd. Gallimard, 1976.

Pour en savoir plus :
Quelques livres et écrits fondateurs et/ou intéressants (avis dangereusement subjectif ;)) pour comprendre les bases des théories et du mouvement queer/s. Liste évidemment non-exhaustive, mais qui correspond selon moi à des écrits de base sur les théories et le mouvement queers :

- Histoire de la sexualité : La Volonté de savoir (tome 1), Michel FOUCAULT, éd. Gallimard, 1976. Proclamé par tous les queers - dont les activistes d'ACT UP - comme leur Bible. Halperin : "Si Foucault n'avait jamais existé la politique queer aurait dû l'inventer - et peut-être, d'ailleurs, l'a-t-elle inventé ou, au moins en partie, réinventé." Foucault y explique comment, de par sa position marginale, l'homosexuel peut ouvrir une nouvelle zone de relations. Il insiste sur le fait que le pouvoir est présent partout et peut être exercé par tous.

- Saint Foucault, David HALPERIN, éd. EPEL "Les Grands Classiques de l'Erotologie Moderne", Mai 2000 (N.B. : la version anglaise contient un chapitre supplémentaire). David Halperin explique en quoi Foucault a contribué à l'émergence du queer. Si Foucault est à la base des théories queers (ce qu'Halperin analyse parfaitement dans son livre), Halperin pose clairement ces théories queers dans Saint Foucault.

- Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity, Judith BUTLER, éd. Routledge, 1990 (malheureusement, comme beaucoup d'écrits sur le thème, nombreux ne sont pas traduits en France et/ou difficiles d'accès ; c'est le cas ici). Dans les gourous post-modernes du queer, on ne peut pas omettre Judith Butler qui a aussi une influence majeure dans l'élaboration des théories queers (complétant notamment les impasses de Foucault qui ne se concentrait que sur l'homosexualité masculine et qui n'a pas élaboré de réflexions sur le sexe/genre). Son introduction explique comment il est impossible de regrouper toutes les femmes dans le féminisme à cause des multiples variations qu'il existe de ce qui est dénommé "femme". Elle désapprouve l'état binaire où l'être humain est forcément divisé en deux genres distincts. Elle prône le choix à toute personne de pouvoir choisir et former sa propre identité. Pour elle, le genre est une performance, quelque chose que l'on construit et déconstruit librement au fil du temps et de ses désirs.

- Q comme Queer, ZOO (ouvrage dirigé par Marie-Hélène Bourcier), éd. Cahiers Gai Kitsch Camp, 1998. Le livre queer de référence en France, publié par l'association ZOO, à partir de ses séminaires de recherche (1996-2000) dirigés par M.-H. Bourcier : l'objectif des séminaires queers du ZOO étant de faire circuler le plus largement possible un type de savoir et de références relatifs à la construction historique, sociale, politique et culturelle de l'homosexualité, de l'hétérosexualité et des genres. Q comme Queer est composé d'articles, de comptes rendus divers, traitant à la fois de Foucault comme du cinéma queer.

- Queer zones. Politiques des identités sexuelles, des représentations et des savoirs, Marie-Hélène BOURCIER, éd. Modernes Balland, Juin 2001. Un ouvrage intéressant qui vient de sortir. Il retrace l'histoire de l'émergence de la théorie queer et de son développement, à travers ses auteurs, ses études, ses pratiques. Bourcier définit la théorie queer comme "une théorie de la production de la marginalisation et de la marge, du fait d'être "in" et "out"" [p.201] et traîte quatre chapitres dans son livre sur cette marginalisation à travers les thèmes de la post-pornographie, de la butch, le SM et le transsexualisme/transgendérisme.

- Manifeste contra-sexuel, Beatriz PRECIADO, éd. Modernes Balland, 2000. Un ouvrage de "développement sur le queer" que je trouve particulièrement pertinent et intéressant. Preciado élargit les perspectives queer pour y établir la contra-sexualité sous forme d'un manifeste qui concentre en quelque sorte le principe de contre-productivité comme résistance de Foucault, l'idée de la performance des genres de Butler et la méthode déconstructiviste de Derrida.

- Sublime Mutations, Del LaGrace VOLCANO, éd. Konkursbuchverlag, Septembre 2000. Le photographe transsexuel Del LaGrace Volcano peut être situé dans une "mouvance queer" avec son livre récent composé de photos autour du thème du transsexualisme, du genre. En dehors des photos (dont je trouve certaines "simplistes" et d'autres très fortes), les écrits/pensées de Volcano sont intéressants.

- Queer : ce n'est pas normal !, Sylvie TOMOLILLO. Un article web qui synthétise très bien ce qu'est le queer.

- Q comme Queer - tout queer, Arnaud VIVIANT, n°) 182 des archives de www.lesinrocks.com. Un article des Inrockuptibles paru à la sortie de Q comme Queer, qui résume bien les principaux points du queer. Avec extraits d'interviews de Bourcier.

- http://www.gayways.to Un e-zine nantais avec de bons articles traitant du queer (notamment sur le PACS). Seul reproche : un peu trop centré sur les mecs homos pour un site se voulant queer...