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Le Retour de la Connerie
Avez-vous remarqué ce léger changement dans l’air du temps ?
Ces petits grincements, ce courant d’air glacial ? Cette sensation
désagréable et tenace qui s’est insinuée au printemps dernier à la fin du
mois d’avril… et depuis ne nous lâche plus. Avant quand je tombais sur un lepéniste, je trouvais ça intriguant, un peu comme une dinde aux marrons dans une nappe phréatique, je prenais quelques photos, effectuais quelques prélèvements, appelais quelques amis et on rigolait bien, tels des médecins autour d’une maladie particulièrement bizarre et étonnante ! Mais là, maintenant, je sens leur présence tout autour de moi, je scrute le visage de mon prochain et prête l’oreille aux propos anodins dans le métro… et je m’aperçois que beaucoup de gens, apparemment sympathiques, sont de véritables icebergs : trois fois plus cons que ce qu’on voit !
Et à propos de partie émergée de l’iceberg, les f-haineux ne sont
pas forcément les pires ; mon coiffeur, qui me garantit qu’il ne vote
pas, mais, quand même, il ne peut pas jouer tranquille au tennis (« à
cause des jeunes cons, heu, vous voyez ce que je veux dire, des
arabes quoi » finit-il par lâcher nerveusement). Ce type, dans un
wagon du train Paris-Granville, qui déclare solennellement à sa voisine
non-consentante qu’il est apolitique, mais que quand même il comprend la
réaction des français parce
que-les-politiques-c’est-magouille-et-compagnie-et-c’est-nous-qu’on-paye.
Cette femme qui me semblait sensible et intelligente qui trouve que
« quand même c’est bien ce qu’il fait Sarkozy-parce
que-enfin-un-qui-se-remue » ben voyons, étendre le fichier
national informatisé des empreintes génétiques aux prostitués, aux
mendiants et aux voleurs, et rendre passible de six mois de prison le
refus de s’y laisser ficher sur simple dénonciation (je vous conseille de
lire ça,
là : on vous l’a sans doute déjà dit, mais ça fait bien froid
dans le dos et ça a déjà
été voté par le sénat) ça c’est de l’action, merci
Sarko...
Bref, elle court, elle court la connerie, la connerie bête et méchante, on
la sert avec les croissants et la baguette, on l’aère à la cantine, on la
ventile dans la salle de sport, elle sort par les écrans d’ordinateurs,
les haut-parleurs de la radio (« Mais quand même madame, vous vous
plaignez d’avoir fait quatre jour de prison, mais forcement, brandir un
drapeau Palestinien à Jérusalem, vous l’avez cherché ! » y
ait-je entendu l’autre matin).
Et surtout, elle suinte de la télé, ah, la télé, ma grande copine
de toujours… Je ne m’éterniserai pas sur les navrantes émissions de Star
quelque chose ou les shows pathétiques des désagréables Bataille et
Fontaine, je passerai rapidement sur les tristes « un gars, une
fille » qui font, tous les jours, progresser le machisme béat et la
misogynie crasse, les JT qui en font une tonne sur Raël et ses clonnettes
et oublient de parler en détail de W.Bush en train d’annexer le monde.
Non, il ne faut pas que je commence… allez, juste m’attarder sur
l’émission de ce parangon de finesse et de subtilité qu’est Bernard Tapie,
tellement démago qu’il est un baromètre des mentalités à lui tout seul,
comme ça, en douce, il en a sorti une bien bonne dans son émission "A
tort ou à raison" : c’était dans le cadre d’un sujet sur les hommes
nus dans la pub (il y en a vraiment trop, il faut cesser d’exploiter le
corps de l’homme comme ça, sans vergogne, c’est vrai quoi, mettons plutôt
des femmes à poil à tout bout de champ, pour vendre du beurre et des
assurances), à propos de l’affolant calendrier montrant d’épais rugbymen,
cambrés dans des postures amicales, invitant à une mêlée telle qu’on en
voit peu pendant les matchs, comme quoi Tapie aborde vraiment les sujets
susceptibles de soigner notre société en perdition… Je reprends mon
souffle… Et donc, le Bernard, ça lui plaît pas comme calendrier, déjà,
c’est fait rien que pour attirer les « lobbys homosexuels »
(vous savez, les roses avec des grandes lunettes idiotes) et surtout, il
les connaît, lui, les Rugbymen, c’est pas des tafiolles, il les a vus dans
les vestiaires (le coquin) et, je cite (grâce à l’enchaînée Marie Colmant
de Télérama, qui a sans doute le magnétoscope plus rapide que moi
en plus de son grand talent), « Je peux vous dire que je n’y ai
jamais vu la moindre posture ou attitude déplacée, tous ces sportifs sont
des hommes sains de l’intérieur et de l’extérieur ». Et là moi je dit
ouf ! Merci Bernard de me sécuriser ainsi, sur une grande chaîne de
télé et à une heure de grande écoute, tu me rassures sur l’avenir du sport
français et tu me confortes dans ma connerie en me susurrant ainsi que les
homosexuels ce sont des malsains de l’intérieur qui n’arrêtent pas d’avoir
des attitudes déplacées au niveau de la posture, en plus ils sont tous
nuls en sport… C’est vrai, on a quand même jamais entendu parler
d’athlètes de haut-niveau qui seraient…vous savez là, de la jaquette… ça
serait trop horrible, hein Bernard ?! Donc,
grand bien nous fasse, le poujadisme puritain est de retour à nos portes,
insinué, incrusté, giclant dans les paroles de tout un chacun, parfois
inconsciemment, parfois manié comme une arme.
Un dernier échantillon, pour la route, pas dans les média cette
fois-ci, mais près de moi, dans une soirée, dans un endroit que j’aime
bien et où je retrouve des gens effarés comme moi par le retour de la
connerie. Une jeune femme, plutôt sympa au premier abord, elle a beaucoup
voyagé, elle parle un peu fort, mais bon. Elle est venue avec une des ses
amies, une suédoise, danseuse, de passage à Paris, mais souhaitant s’y
installer. Cette douce Nordique cherche donc un logement (alors je vous
passe les types, la langue pendante, qui lui sortent dans la seconde
« chez-moi-y’a-de-la-place-si-tu-veux » eux, ils sont partout)
et on est quelques-uns à lui parler des foyers de jeunes travailleurs.
Aussitôt, son amie la voyageuse intervient en faisant les gros
yeux : « Oh non, c’est plein de..., vous savez, des
africains là, ils vont l’emmerder… ça va être l’horreur pour
elle. » Un
bel exemple de racisme, mâtiné de machisme (elle va pas savoir se
défendre, la belle suédoise, pire encore, elle va peut-être même apprécier
la rencontre avec les fameuses hordes d’africains violeurs des
FJT). Atterrante
jusqu’au bout, la jeune voyageuse, elle a pas l’air de comprendre nos
tentatives de la raisonner. Elle enchaîne même, un peu plus tard, avec des
blagues juives bien pas drôles… encore un peu plus tard, elle nous affirme
que Steevy et Laurent Ruquier couchent ensemble (ben oui, forcément, deux
homos qui travaillent ensemble couchent ensemble, pendant que les autres,
les hétéros, font des énormes partouzes, logique). Pour finir, en partant,
elle nous cite une réplique d’Audiard : « Les cons, ça ose tout,
c’est même à ça qu’on les reconnaît ! » Un
éclair de lucidité ? |