Une fenêtre et deux goudous - n°2

 

Toute petite, j'habitais dans un immeuble qui constituait tout mon univers et me paraissait gigantesque, peuplé de plein d'inconnus tous différents. Ma mère était concierge et pour ne pas m'avoir dans les pattes, elle m'installait à mon petit bureau, devant la fenêtre, pour faire mes devoirs. Le rythme des saisons m'était donné par la floraison des bacs à géranium qu'il fallait planter au printemps, arroser en plein été et rentrer en automne. A part les maîtres et les maîtresses de l'école dans la rue voisine, la boulangère et le boucher chez qui je devais m'arrêter en rentrant, les seuls adultes que je pouvais observer étaient ceux que je voyais passer devant cette petite fenêtre, entre les mailles des petits rideaux en crochet.

Parfois, le jeudi, ma mère m'autorisait à monter avec elle dans les étages pour distribuer le courrier. C'était pour elle l'occasion de me faire réviser mes leçons : d'abord compter les étages, puis les portes d'appartement, puis lire les noms sur les enveloppes, même si je n'étais pas assez grande pour lire ceux des portes pour comparer. J'y ai aussi acquis quelques notions d'histoire en détaillant les statues grecques qui prenaient la pluie entre les géraniums dans la cour intérieure ou en datant les poignées de portes en fonction de leur usure et du nombre de vis qui leur manquaient. Et puis il y avait aussi la géographie : j'ai longtemps cru que les continents s'entassaient les un sur les autres et qu'une partie de l'Afrique était appelée noire parce que les lampes du dernier étage grillaient souvent.

Et puis j'ai attaqué la sociologie. Installée à mon petit bureau, derrière la petite fenêtre aux petits rideaux en crochet blanc, je prenais des notes pour essayer de savoir qui vivait avec qui, qui rentrait à quelle heure, qui mangeait quoi. J'ai comme ça commencé à me faire une idée de la diversité des structures familiales. J'avais compris une notion de base : un appartement = une famille. Cependant j'avais un peu de mal à faire coïncider la famille de mes livres d'école avec les "familles" de mon immeuble. Déjà, moi et ma mère toutes seules ça collait pas. J'y arrivais à peu près jusqu'au deuxième étage: un papa + une maman + une petite fille + un petit garçon, des horaires fixes et de la soupe au poireaux. A partir du troisième étage je commençais à m'y perdre: est-ce que les quatre filles du troisième gauche formaient une famille ? Ma mère les appelait les "étudiantes du 3 G". Le vieux grincheux du quatrième, est-ce qu'il formait une famille à lui tout seul ? Et le beau jeune homme d'un face, qui se glissait discrètement dehors le soir dans sa belle robe brillante, est-ce qu'il construisait une famille avec les messieurs qui venaient lui rendre visite ?

Lorsque j'interrogeais ma mère pour avoir plus de détails, elle m'expliqua qu'une famille est composée de gens qui s'aiment. Alors là, le premier étage ne collait plus du tout, parce que ces gens là n'avaient pas du tout l'air de s'aimer. Par contre, les deux jeunes femmes du cinquième, qui se tenaient par la main en passant devant la loge, qui s'embrassaient en attendant l'ascenseur, qui se tenaient par la taille, qui s'accompagnaient jusque sur le pas de la porte pour se suivre des yeux le plus longtemps possible, elles, elles s'aimaient visiblement.

Alors quand à l'école on nous a demandé de décrire la famille dans laquelle on voudrait vivre plus tard, j'ai raconté ces deux femmes que je voyais, matin et soir, passer depuis mon petit bureau, devant ma petite fenêtre aux petits rideaux en crochet blanc. A six ans, il paraît que ce n'est pas classique comme vision de la famille.

Quinze ans plus tard, j'ai enfin appris que c'était deux goudous qui passaient devant ma fenêtre.

 

  

Mireille