Depuis toujours ..." Depuis toujours ". C’est ce que je suis tentée de répondre quand on me demande incidemment depuis combien de temps je suis lesbienne. Pourtant je n’en sais trop rien : je ne suis consciente de mon homosexualité que depuis une grosse douzaine d’années, ce qui ne fait même pas la moitié de ma vie. Et malgré cela certaines choses dans mon passé, certains souvenirs, font que j’ai cette impression d’avoir toujours été lesbienne. Tenez par exemple : ce petit garçon de deux ans qui a l’air d’avoir vu Melissa Etheridge en porte-jarretelles, ce n’est pas un petit garçon de deux ans, c’est moi. A deux ans. Bon, je vous l'accorde, l'androgynie à cet âge-là, ça ne veut pas dire grand chose. Même ma soeur du milieu, la plus minette, avait l'air d’un garçon à deux ans : elle n'avait pas un poil sur le crâne et affichait une troublante ressemblance avec Kojak. Pourtant c'était déjà moi qu'on prenait pour un garçon. Mais bon, passons. Passons à des exemples plus parlants. Enfin bref, tout ça pour dire qu’au même âge, la plupart des petites filles que j'ai vues en photo ont plutôt l'air de gamines paisibles qui jouent avec leur première poupée. Et que mes soeurs, par exemple, n’ont jamais essayé de bousiller un phare.
Et je vous passe les nombreux étés où mon cousin et moi jouions les grands chefs indiens " Haleine de poney " et " Fesses de rat ", culs nus dans la campagne toulousaine (c’est pour ça que j'ai pas mis de photo...), uniquement vêtus de bottes de cahoutchouc et de k-ways pour faire les pagnes, le torse peinturluré au feutre, des plumes de poulet dans les cheveux tandis que mes soeurs et ma cousine jouaient selon leur envie... les squaws ou les gentilles cow-girls qui font se pâmer les sauvages !
En fait, ce qui me marque le plus dans ma petite enfance, quand je me demande depuis quand je suis lesbienne, si je suis née comme ça ou si je le suis devenue, c’est peut-être cette photo : J'ai un peu plus de sept ans. Et je ne suis pas difficile à reconnaître : je suis la seule en pantalon, la seule en chemisette... et la seule avec une cravate en plein mois d’août !! (ah oui, juste un détail : je ne suis plus une mignonne blondinette hâlée avec les yeux verts : je suis devenue myope et grosse et je n’ai pas assez de vacances pour bronzer). Il faut dire que ça faisait bientôt deux ans que, ayant appris à dire non, je refusais catégoriquement de porter des robes. C'est à peu près à la même époque que j'ai commencé à accumuler les Action Joes et autres Big Jims... pour jouer les maris des Barbie de mes soeurs. Nan c'est vrai : les Kens, ils étaient vraiment trop niais. C'est aussi moi qui ai bricolé le mobilier de la maison de Barbie que mon grand-père nous avait faite. Ah oui ! Je faisais aussi du judo pendant que ma soeur benjamine attaquait la danse classique, avec tutu mauve et tout et tout. J'étais à l'école primaire et même si je me rappelle avoir eu un " amoureux ", que j'ai d'ailleurs fait fuir parce que je voulais l'embrasser comme dans les films, mon souvenir le plus net reste une petit fille blonde et douce qui s’appelait Laetitia. Nous continuions à passer nos vacances à trimballer la famille Barbie-Action Joe un peu partout (Joe et Barbie bravent les rapides de la piscine en radeau fait maison, Joe et Barbie font l'ascension du tas de gravier à côté du garage de Papy avec leurs enfants et l'oncle Big Jim...) et à grimper aux arbres. Quand j'y pense, j'étais bien aveugle : en sixième, j'avais une telle " admiration " pour ma prof de français que même les autres profs l'avait remarqué. J'ai d’ailleurs été super triste quand elle est partie à la fin de l’année. Pour se marier en plus ! Quelle ingrate ! Mais je crois que le pompon a été ma très longue adolescence, où mes camarades et même mes soeurs se laissaient pousser les cheveux et les seins, et commençaient à loucher sérieusement sur des boutonneux à peine pubères, qui ne parlaient que de foot ou de mobylettes. Moi, franchement, ça me dépassait. Remarquez, c’est aussi à cette époque et à cause de l'activité hormonale des adolescents de mon âge que le brouillard s'est dissipé. En effet, toutes les filles autour de moi bourdonnaient donc, comme un essaim d’abeilles qui s’apprête à fonder une nouvelle colonie, pour des garçons, inintéressants certes, mais qu’elles trouvaient attirants. Et tout le monde, adultes compris, semblait trouver ça normal. Tous les garçons-z-et les filles de mon âge commençaient à se tourner autour, voire à s’embrasser dans les coins pendant les boums... sauf moi !!! Je me suis d’abord dit que les garçons que je connaissais étaient bien bêtes parce que, juste parce que je ne ressemblais pas à une minette roucoulante et que j'avais les cheveux courts et quelques kilos en trop, ils ne s'intéressaient pas à moi. Ce fut la période renfrognée où " Sont tous cons, un jour je m'en irai ". Mais heureusement, ça ne dura pas. En effet, à force de ruminer, je me rendis compte que ce n'était pas tant les garçons qui ne s’intéressaient pas à moi que moi qui ne m'intéressais pas à eux. Et même quand j'imaginais un mec avec le physique de Superman et le cerveau d'Albert Einstein, ça me paraissait moins intéressant qu’un bon bouquin. Ce fut alors la période des angoisses intenses : " Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu : tout le monde tombe amoureux sauf moi ! Je ne tomberai jamais amoureuse et je finirai seule comme un chien ! Je serai forcée de meubler ma vie avec des chats et de livres, comme ma grand tante Gisèle ! " J'en avais presque pris mon parti mais en attendant, et parce que quand même il y avait un truc qui clochait, j’ai continué à observer mes petites camarades dans leurs parades nuptiales, pour essayer de comprendre, et je ne comprenais pas. Non, je ne comprenais pas comment des créatures belles, intelligentes, attirantes, pouvaient tomber amoureuse de décérébrés pareils, pis moches en plus... attendez, attendez... qu'est-ce que je viens de dire là ? " des créatures belles, intelligentes, attirantes " ? Soyons franche... c’est vrai que... mes camarades de classes... elles sont vachement plus sexy que ces crétins acnéiques ! Mais, mais, mais alors ? Bon sang mais c’est bien sûr !!!! Je suis lesbienne !! Hosanna ! Je ne suis pas anormale, moi aussi je peux tomber amoureuse, je suis juste lesbienne ! Bon là je vous l'ai faite rapide hein, en vrai ça a duré tout mon collège quand même. Mais bon, le résultat était là : j'avais pris conscience de mon homosexualité. Bon allez, une dernière photo, histoire de vous faire rire : Voilà, ici j'ai un peu plus de 16 ans, j'ai enfin compris que j'étais lesbienne donc ça va nettement mieux dans ma tête, mais l'adolescence est toujours un long et douloureux combat (et en plus mon père il veut me prendre en photo et j’ai horreur de ça).
Cela étant, je n’ai toujours pas la réponse à ma question. Depuis quand suis-je lesbienne ? L'ai-je vraiment toujours été ? Ou est-ce que j'étais juste une petite fille bricoleuse et casse-cou, qui se prend un peu pour un garçon parce que dans la famille tous les aînés sont des garçons ? Est-ce que je ne portais, ne porte toujours pas et ne porterai sans doute jamais de robes parce que ça ne me plaît pas ou parce que, déjà petite, je ne voulais pas ressembler à ma mère ou aux autres femmes hétéros de ma famille parce que déjà je me sentais différente ? Et pourquoi je n'ai jamais aimé les Barbie sinon comme compagnes de mes Action Joes ? Et pourquoi c'est toujours moi que mes grands-mères viennent chercher pour décoincer les pots de confiture et porter les bouteilles de gaz ? En clair, où ma personnalité propre a-t-elle commencé à être modelée par une différence confuse sur laquelle j'ai mis plusieurs années à mettre un nom ? Ou est-ce que ça n’a rien à voir ? Je ne suis pas sûre d’avoir jamais une réponse claire et nette à cette question. Alors puisque c'est mon instinct qui m'a guidée sur ma voie, qui m'a soufflé les bonnes réponses quand je me posais les bonnes questions, qui m'a permis de me mettre à l’abri en me conseillant de garder tout ça pour moi jusqu’à ce que le moment soit venu, je crois que je vais continuer à l'écouter. Et lorsqu'à Noël je sacrifierai à la tradition de la séance " Albums photos " avec mes grands-mères, je regarderai la petite butch de cinq ans, rigolarde et dorée de soleil, qui fixe effrontément l'objectif dans sa salopette, et je me dirai en souriant " Je savais ". |