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Baise-moi et Censure-moi sont dans un bateau…
En voulant remettre à jour les liens pour le numéro de Fées de ce mois-ci, je
suis allée voir ce qui se passait du côté de Baise-moi. En effet, depuis juillet, pas de
news du ministère. La ministre de la culture, Catherine Tasca, nous a bien endormi-e-s avec ses promesses et c'est à croire qu'elle aussi a décidé de se taper un
coma. Du coup, les films interdits aux moins de 18 ans sont toujours
systématiquement classés X et ne peuvent donc être projetés que dans des salles
spécialisées (et actuellement, il n'en reste qu'une sur Paris, le Beverley, située près du
Grand Rex) et le film Baise-moi a disparu à jamais de l'affiche. Heureusement que
Tasca avait déclaré restaurer par décret l'interdiction aux moins de 18 ans hors
classement X, « dans les plus brefs délais » !
Que devient le film ? Ayons confiance en la ténacité de ses réalisatrices. Il
semblerait en effet qu'elles aient plus d'un tour dans leur chapeau : on les a
chassées par la porte ? Qu'à cela ne tienne ! Elles réapparaîtront par la fenêtre !
Rappels des faits :
- 22 juin : Baise-moi obtient un visa d'exploitation assorti d'une interdiction aux
moins de 16 ans et d'un avertissement sur son caractère choquant : « Ce film, qui
enchaîne sans interruption des scènes de sexe d'une crudité appuyée et des images
d'une particulière violence, peut profondément perturber certains spectateurs. »
- 28 juin : le film sort en salles.
- 30 juin : Promouvoir (*), « association de défense des valeurs judéo-
chrétiennes et de la famille », saisit le Conseil d'Etat qui retire au film son visa
d’exploitation.
Extrait de la décision :
« […] Considérant qu'il résulte de l'instruction que le film Baise-moi est
composé pour l'essentiel d'une succession de scènes de grande violence et
de scènes de sexe non simulées, sans que les autres séquences traduisent
l'intention, affichée par les réalisatrices, de dénoncer la violence faite aux
femmes par la société ;
qu'il constitue ainsi un message pornographique et d'incitation à la violence
susceptible d'être vu ou perçu par des mineurs et qui pourrait relever des
dispositions de l'article 227-24 du code pénal ;
que, par suite, dès lors que les dispositions de l'article 3 du décret du 23
février 1990 susvisé ne prévoient pas qu'une oeuvre cinématographique
puisse être interdite de représentation aux mineurs de moins de dix-huit ans
autrement que par son inscription sur la liste des films pornographiques ou
d'incitation à la violence soumis aux dispositions des articles 11 et 12 de la loi
du 30 décembre 1975 portant loi de finances pour 1976, le film relevait de
l'inscription sur cette liste ;
qu'en se bornant à assortir le visa d'exploitation du film Baise-moi d'une
interdiction aux mineurs de moins de seize ans et d'un avertissement, le
ministre de la culture et de la communication a entaché sa décision du 22 juin
2000 d'excès de pouvoir ;
que les requérants sont fondés à en demander l'annulation […]. »
Marin Karmitz (MK2) et Galeshka Moravioff décident de maintenir le film (sans
visa) dans leurs salles tout en limitant l'entrée aux spectateurs majeurs, au risque
d'encourir de graves sanctions judiciaires.
- 5 juillet : manifestation de soutien au film devant le MK2 Odéon et pétition
lancée par Catherine Breillat qui explique sa prise de position : « En donnant
précipitamment raison à un groupuscule d'extrême droite se réclamant de la défense
des valeurs judéo-chrétiennes et de la famille, le Conseil d'Etat a fait acte d'un excès
de pouvoir extrêmement grave. Il y a donc désormais en France une instance de
censure suprême qui s'est arrogé le droit d'interdire : il a suffi de brandir le spectre de
la pornographie et de la protection des valeurs morales. Aujourd’hui, devant le
dysfonctionnement visible des institutions, ce n'est pas le silence embarrassé qui est
de mise. Il ne s'agit pas seulement de défendre la liberté, de faire des films, de
publier des livres, d'exposer des tableaux, tout ceci directement menacé par une
effarante jurisprudence. Interdire un film de cette manière-là, c'est nous interdire
potentiellement à tous de faire des films autres que pour mineurs ; faire que le public
n'ait d’autre choix que le spectacle de ce qui se peut voir en famille. »
- 6 juillet : Karmitz et Moravioff retirent Baise-moi de l'affiche dans l'attente
d'un décret promis par la ministre de la culture.
Baise-moi est le film, vu ou pas vu, dont tout le monde a parlé.
Il ne faut pas se leurrer : le scandale dont il est l'origine n'est pas né du simple
fait de son ultra-violence. Ce film d'auteur à caractère pornographique marque
l'embarras que suscite la question du cul montré, affiché, filmé mais pas seulement.
Le film a choqué parce qu'il a été tourné et assumé par deux femmes. Virginie
Despentes et Coralie Trinh Thi ont inscrit leur film dans un mouvement de
réappropriation de la sexualité par les femmes dans toutes ses formes y compris
l'obscénité, ce qui se traduit par un travail de l'image pornographique, une crudité de
l'image, des scènes de sexe et de violence.
Au vu des réactions suscitées, on en déduit qu'une femme désirante, une
femme violente (et une femme désirante fait forcément violence) doit rester devant le
viseur de la caméra, tenue en respect ou encore mise en observation sous l'oeil
attentif du réalisateur. Lorsque d'objet du désir, cette femme, devient sujet du désir et
qu'en plus ce désir ne correspond pas à l'idée que la société s'en fait, rien ne va
plus.
La violence et le sexe semblent être deux domaines réservés aux hommes.
Aussi une femme qui flingue, une femme qui baise, une femme qui prend son pied,
une femme qui assume son désir sexuel, qui n'en a pas honte, qui le montre, ne
peut-elle que faire peur et le film qui la met en scène ne peut-il être qu'indécent,
obscène.
Les clichés ont la peau dure ! Celle qui donne la vie ne peut la reprendre :
selon l'opinion commune, une femme qui tue est encore plus monstrueuse qu'un
homme qui agit de même. D'ailleurs, il est intéressant de noter qu’on accepte plus
facilement la violence de la part de lesbiennes, d'où la volonté qu’ont eue certains
journalistes de voir en Nadine et Manu, les deux héroïnes de Baise-moi, des liens
homosexuels. J'imagine que, selon eux, un tel acharnement contre les mecs ne peut
que s'expliquer de cette manière. Les réalisatrices ont cependant démenti
l'hypothèse.
Bien que les déclarations du Conseil d'Etat prétendent le contraire, ce film
dénonce les outrages faits aux femmes, prend le contre-pied du cinéma porno et
bouleverse ses codifications. Ce film est féministe, d'ailleurs, le ZOO (« association
de minorités politico-sexuelles : gouines, pédés, trans, bi, travailleurs du sexe... »)
voit poindre avec ce film « l'émergence en France d'un féminisme pro-sexe». Baise-moi réagit contre la violence faite aux femmes, non pas seulement celle au quotidien,
mais aussi celle des représentations. La femme-bonniche, la femme-mère, la femme-pétasse, la femme douce-compréhensive-aimante, autant de représentations-carcans qui étouffent les femmes. La femme filmée n'est acceptable que lorsqu'elle
est saisie à travers le filtre déformant du fantasme masculin, que lorsqu'elle est
femme-objet, irréelle.
Il ne s'agit pas de savoir si Baise-moi est un bon ou un mauvais film, ni si c'est
un film d'auteur ou un film pornographique. Les questions que pose la censure de ce
film, motivée par l'excuse hypocrite de l'incitation à la violence à une époque qui la
banalise et par le prétexte fallacieux de la volonté de protéger la jeunesse, sont
celles de la liberté ou non d'expression, du degré de misogynie de la société, mais
aussi de l'aberration d'interdire aux adultes des films d'adultes.
Je doute fort que André Bonnet et toute sa bande aient vu Baise-moi, ce qui
ne les a pas empêchés d'avoir gain de cause ; cependant une chose est sûre, c'est
que pour avoir la liberté de penser ce qu'on veut de ce film, encore faudrait-il qu'il
soit visible. Comme disait le flyer du ZOO distribué lors de la manif du 5 juillet :
« revendiquez votre droit de regard en exigeant que Baise-moi reste à l'affiche » car
Baise-moi « se dresse contre la censure silencieuse mais productive, institutionnelle
et insidieuse qui régule et contient la représentation de la sexualité et des genres
dans notre société pour en exclure les minorités sexuelles et confiner les femmes à
leur rôle de salope ou de mère ».
Dernier rebondissement de l'affaire ! Le service de presse du film vient
d'annoncer (19 janvier) que la sortie à la location de la cassette vidéo de Baise-moi
est prévue pour le 1er février. Pendant ce temps, Marin Karmitz et Catherine Breillat
sont poursuivis en justice pour les rôles qu'ils ont tenus dans cette affaire. L'audience
est fixée au 2 mars.
A suivre.
Stéphanie
(*) Promouvoir est une association créée en 1996 et dont le responsable est André
Bonnet, magistrat d'extrême droite, conseiller à la cour administrative d'appel de
Lyon. Quelques propos de ce même magistrat pour se faire une idée du
personnage : « Le mieux est de rejoindre l'association Promouvoir qui comprend des
hommes et des femmes de bonne volonté, catholiques et protestants, engagés ou
non politiquement mais décidés à empêcher le retour à la barbarie. Rien de pire en
cette matière que de rester isolé ou de baisser les bras : l'enjeu est de taille par-delà
l'avenir de nos enfants et la préservation des valeurs de l’Occident chrétien. C'est la
survie de notre France qui est en cause », in : Monde et Vie, n° 671, 17 août 2000.
Vous voyez le genre ?
Infos supplémentaires :
Texte intégral de la décision du conseil d’état :
http://www.conseil-etat.fr/ce-data/actus/sectio0_24.htm
Communiqué de presse :
http://www.conseil-etat.fr/ce-data/actus/recent0_12.htm
Articles de Libération :
http://www.liberation.fr/cinema/archives/hors/20000703lunzc.html
Ras l'front :
http://www.globenet.org/RLF/journaux/numero76.html#cinema
Merci pour leur aide à ma naine Uphare,
à mon pote Nico
et à Censure-moi, histoire du classement X en France, Christophe Bier, L’Esprit
frappeur, n°88, 2000.
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