Quai de gare



Elle est encore arrivée en avance, comme souvent. Ça fait 10 minutes qu'elle tourne dans cette gare. Ce n'est pas très convivial un hall de gare. Trouver un petit coin, pour boire un café sans courant d'air, fumer une dernière cigarette nerveuse sans perdre de vue le tableau d'affichage, ce n'est pas si facile. Alors, elle marche de long en large, s'assied quelques minutes au bout d'un quai, face aux trains en partance, regarde l'heure, vérifie l'annonce des arrivées sur les tableaux… Nerveuse, tendue, elle sent ce nœud au creux de son ventre comme à chaque fois. Elle scrute dans la foule des voyageurs qui arrivent de loin en espérant bêtement apercevoir sa silhouette familière. Réflexe idiot, ce n'est pas le bon train. Encore 5 minutes.
Elle se reprend, regarde de nouveau le tableau où le quai d'arrivée est enfin annoncé, suit des yeux le mouvement de l'aiguille sur la grande pendule centrale. Encore 4 minutes et aucun retard annoncé.
Elle observe les passagers qui s'en vont, repère toutes les destinations, lit la moindre publicité qui croise son regard. Il faut s'occuper les yeux, éviter d'avoir l'air idiote à fixer un quai vide où le train arrivera dans… 3 minutes.
Elle soupire, essaye de transformer la chaleur qu'elle sent enfler dans son ventre en énergie pour faire avancer plus vite l'aiguille de cette pendule qui lui semble faire du sur place. 2 minutes.
Elle se rend compte qu'elle a les mains un peu moites. Elle tremble ! Non, peut-être pas quand même. Elle les regarde ses mains, un peu vides pour l'instant. Mais elles ne tremblent pas, c'est à l'intérieur d'elle que ça vibre. Cette boule d'énergie chaude qui enfle et prend de plus en plus de place. 1 minute.
S'installer au bout du quai, avec une bonne visibilité, pour pouvoir ne manquer aucun passager. Surtout ne pas se rater. Et cette tension dans son corps, dans son ventre, dans tous ses membres, cette tension fébrile, impatience de l'attente du plaisir et inquiétude aussi… Non, pas de doute. Ce n'est pas le moment de laisser des doutes idiots venir se mettre entre elle et ce train qui entre enfin dans la gare. Il ralentit, ralentit, ralentit encore avant de s'arrêter le long du quai. Affolement… Trop de passagers qui descendent en même temps, qui avancent en groupe compact, indiscernables les uns des autres, elle ne voit rien. Elle retient sa respiration. De toute façon, c'est à peine si elle peut respirer. Elle cherche son air. Elle la cherche…

Soudain… oui… non… oui, c'est sa silhouette. C'est elle qu'elle aperçoit marchant vers elle. Son cœur résonne dans sa poitrine et, cette fois, ses mains tremblent pour de bon. Tout son corps se tend vers celle qui approche. La forme de son corps, ses mouvements et son visage et son regard. Et ses lèvres bientôt sur les siennes. Et ses formes bientôt dans ses mains.
C'est réel, bien réel, cette chaleur qui passe d'un corps à l'autre, cette vibration de fleur de peau, ce désir au bord des lèvres… Elles n'ont pas de temps à perdre. Elles plongent immédiatement dans le plaisir de leur envie de se toucher et courent s'y noyer à l'abri des regards indiscrets. Elles vont se réfugier dans cette simple chambre d'hôtel qui devient, pour quelques jours trop brefs, un lieu qui n'est rien qu'à elles, l'endroit où leurs corps se mélangent, se parlent, se découvrent et se dévoilent, jusqu'à se toucher l'âme. Elles ne savent pas mettre de mots sur ce qui se passe vraiment en elles dans ces moments-là. Ces mots existent-ils d'ailleurs ? La seule chose qu'elles savent, c'est que ce plaisir partagé si profondément, elles ne doivent pas en perdre une miette.

Dans quelques jours, si vite, il faudra repartir chacune de son côté. Chacune sur un quai de gare, vers des mondes différents.

Mireille


 © 2004 feesdulogis.net