Nous nous sommes rencontrées un mardi


Nous nous sommes rencontrées un mardi. Rencontrées est peut-être un grand mot car cette rencontre s'est produite sur le net. Dans un salon de lesbiennes où j'étais passée, par hasard. La discussion était mouvementée, à la limite du lynchage verbal, mais il semblait que c'était normal. Pourquoi pas finalement ? J'essayai de lui parler, sans réponse. J'essayai encore et encore. Finalement, elle me répondit un mot lapidaire et s'en alla. Le lendemain, ce fut pareil. Le surlendemain aussi. Puis un jour, elle daigna m'adresser la parole et plus et plus.

Elle avait 25 ans et vivait dans le sud-est de la France, exilée de Paris par une famille qui ne supportait plus de ses « bêtises » -- comme elle les appelait. Elle vivait dans un cadre doré et, le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle en profitait à fond. Elle etait belle, du moins c'est ce qu'elle me disait -- je ne l'ai jamais rencontrée, et aimait séduire et se faire séduire. À coup de whisky, vodka, Lexomil, Temesta, LSD, ectasy, cocaïne, à grands coups de merde dans le ventre, elle s'envoyait en l'air -- dans tous les sens du terme -- et profitait de la rente que lui versait sa famille et de leurs yeux à moitié baissés. De temps en temps, sa mère passait inspecter les lieux. Pas d'alcool, pas de drogue, le temps d'une semaine ou deux et après cela repartait de plus belle. Elle se suicidait à l'irlandaise, à la russe, à la colombienne, à n'importe quoi. Elle se suicidait tous les jours.

Elle avait 27 ans quand elle contracta l'hépatite C. Une sale maladie. Je découvris ainsi que l'usage de la cocaïne est le deuxième moyen de transmission de l'hépatite C après le sexe, à cause des pailles. Elle arrêta de se droguer, se mit à vouloir se battre pour vivre et commença à se soigner. Cela s'appelle l'Interferon. C'est un médicament qui épuise le patient et le fait maigrir. Au plus bas, elle pesait 46kg pour 1m73. Puis, elle subit un traitement de choc qui la laissa épuisée, mais guérie du virus. Elle semblait en paix. Elle parlait peu -- ou elle écrivait peu, au choix. Elle disait qu'elle ne savait rien faire et passait son temps à peindre des tableaux naïfs avec des personnages aux regards hantés.

Elle ne voulut jamais rencontrer quiconque du net. Parce qu'elle disait qu'elle ne voulait pas mélanger ses deux vies.

Elle s'est suicidée à 28 ans. Ce n'est la faute de personne. Le suicide n'est pas la fin d'un parcours logique. Cela arrive.

Sa grande bêtise avait été d'être une lesbienne. Sa faute avait été d'aimer les femmes, alors que sa mère lui parlait de bons partis riches, beaux et célibataires. Elle disait quelquefois qu'elle n'etait qu'une salope, une sale gouine. On l'avait envoyée au loin pour ne pas avoir à souffrir la honte d'une telle tare.

Le PACS existe depuis bientôt trois ans. On dit que l'homosexualité est de plus en plus acceptée, qu'elle est pratiquement rentrée dans les mœurs. On parle de « lesbian chic » et de pouvoir d'achat homosexuel. On voit de plus en plus d'homos à la télévision ou au cinéma, dans des rôles où ils ne sont plus forcément les méchants ou les pervers.

Alors, pourquoi ce genre d'histoires arrivent-elles encore quand des gens formidables ruinent leur vie à force de vouloir être eux-mêmes ?