Une école pour les lesbiennes ?

À Toulouse, le 19 janvier dernier, a eu lieu la première édition de Bagdam école, une école du savoir lesbien selon ses organisatrices. Quoi, faut qu'on aille à l'école, maintenant ? Évidemment, nous avons voulu en savoir plus. Entretien avec Brigitte Boucheron.


Bagdam Cafée on connaissait un peu, mais Bagdam école ?

Ouvert en 1989, fermé en 1999, Bagdam Cafée est un enfant des infatigables filles de 68 (il était temps : en 1989, certaines avaient déjà la petite quarantaine…). Café littéraire, café théâtre, café musique, café politique (donc féministe), Bagdam Cafée a été pendant 10 ans un lieu de promotion des réalisations des lesbiennes et des femmes, un lieu de visibilité et de culture lesbiennes, de renommée nationale et internationale. C’était aussi, du moins pour certaines, « un endroit vraiment génial… Le bar le plus cool de la galaxie, et…. Jusqu’ici je n’y ai rencontré que des femmes adorables. »

Après la fermeture du café, l’association, devenue Bagdam Espace lesbien, continue son action par l’organisation du « Printemps lesbien de Toulouse » (le prochain en mars-avril), d’un colloque international d’études lesbiennes (rendez-vous en 2004), de programmations de films à thématique lesbienne et/ou féministe dans les salles de la ville et, depuis janvier 2003, d’un cycle d’études sur quatre dimanches, intitulé « À l’école des lesbiennes ».


Une « école » des lesbiennes ? Pourquoi ?

Pour ne pas perdre les connaissances accumulées ces trente dernières années par les lesbiennes du monde entier. Car ce n’est pas demain que les bébées lesbiennes apprendront leur histoire sur les bancs de l’école laïque et obligatoire. Rien que pour l’histoire des femmes, ce n’est déjà pas brillant, c’est encore l’intox : on nous inculquerait le savoir universel... Universel, mon œil ! Il s'agit essentiellement de l’histoire des hommes, de la littérature des hommes, de la pensée des hommes, des œuvres artistiques des hommes (les caves des musées sont pleines d’œuvres de femmes – demandez à Marie-Jo Bonnet, spécialiste de la question), bref, de la culture et des valeurs des hommes, dont on nous gave, de même que les petit-e-s colonisé-e-s de la France apprenaient « nos ancêtres les Gaulois ». Mais comme dit Jeanette Winterson, les oranges ne sont pas les seuls fruits... Et c’est à l’école lesbienne qu’on trouve les autres.


Ah oui ? Parce qu'être lesbienne, ça s’apprend ?

De même que l’on ne naît pas femme (on le devient – comment ? Demandez à Simone et à son Deuxième sexe*), on ne naît pas lesbienne, mais…. homo (tout sur la question, ou presque, dans Espace lesbien n° 3). Lesbienne on devient quand, ayant pris conscience de son homosexualité et du contexte dans lequel elle naît (la contrainte à l’hétérosexualité – c’est l’Américaine Adrienne Rich qui a créé le concept), on se pose des questions sur la norme, la société et le fait que coucher avec des homos – ou des femmes – ne suffit pas pour changer le monde.

*Lundi 24 mars, au cinéma Utopia à Toulouse, Bagdam présente Le cinquantenaire du Deuxième sexe, film de Carole Roussopoulos, concentré des cinq jours du colloque mondial sur le sujet (Paris, janvier 1999) : une ambiance sérieuse et festive, émue et drôle.


La méthode Lacelle... C'est quoi ?

C’est une méthode de débat inventée par Nicole Lacelle, sociologue québécoise que nous avons rencontrée en septembre dernier, à Toulouse, au colloque international féministe « Rupture, résistances et utopie ». Les institutions (y compris religieuses !) font appel à elle, en tant que médiatrice, lors des grandes conférences sur les faits de société. Sa méthode est tout simplement un jeu ! C’est une manière de débattre des sujets qui fâchent en jouant ! Par exemple, on dirait que le thème du débat c’est « Le gode libère-t-il la lesbienne ? », ou « Les relations multiples sont-elles l’avenir de l’amour ? », ou « Pour ou contre le PACS », ou « Les gays peuvent-ils être les alliés des lesbiennes ? ». Le truc génial, c’est qu’un tirage au sort décide dans quel « camp » tu es, quelle que soit ton opinion. Voilà ce que dit Nicole Lacelle de sa méthode : « C’est un jeu pour mieux comprendre, que plus on joue le jeu, dans l’esprit le plus ludique possible, voire implacable, plus on contribue à préciser l’argumentaire, à lever tous les lièvres qui se terrent dans ce champ. Plutôt que de tenter – vainement, il va sans dire – de faire taire nos passions, on leur ouvre toutes grandes les vannes, qu’elles aillent au bout d’elles-mêmes. Et la seule façon de leur donner une aussi totale permission, c’est de s’assurer qu’elles ne fassent de mal à personne, ni à l’autre, ni à soi, d’où la dépersonnalisation par le choix de position au hasard. Le reste, c’est la dentelle. »


Quel niveau ? Pas trop intello ces... cours ?

Mais non les filles, c’est pas trop intello. Faut pas avoir peur des intellos, elles ne mordent pas ; au pire, elles ne sont pas comprises, au mieux, elles aident à comprendre. Elles sont comme toutes : faites de chair, de sang et de la faculté d’extraire de l’émotion (source première du savoir) la… substantifique moelle : celle qui permet de parler au général et non au particulier. Et puis, ça s’appelle « école », pas « séminaire », pas « université ». Il s’agit, au contraire, d’ouvrir les portes élémentaires du savoir lesbien.


Intéressant... On peut encore s’inscrire ?

Oui bien sûr. On peut même arriver, comme une fleur, le jour même (mais à l’heure !). Les inscriptions avant, c’est pour gagner un temps précieux (c’est court un dimanche pour tout ce qu’il y a à faire et à dire) et… pour savoir combien de boissons acheter pour la cafète.

Inscription et renseignements pratiques

propos recueillis par Mylène