Albert Cohen a tort !


Ce titre Mylène-Farmeresque va encore m'attirer des ennemi(e)s, mais que les fans de Belle du Seigneur ne méditent pas tout de suite d'e-mails incendiaires, en fait à la fin, je vais dire qu'il a raison, Albert. Mais que nous dit-il ? Que seuls les beaux et belles connaissent l'amour. Que tout se réduit à "un certain poids de viande", à un certain nombre de dents ("trente-deux petits osselets"), un certain âge aussi, et que si on ne correspond pas aux critères, tant pis, merci et au revoir. Et bien sûr, on voit à quoi, aujourd'hui, correspond un tel esthétisme : à une réification de la personne, et surtout (j'en viens enfin au fait) des femmes. Parce que Cohen envisage les choses pour les deux sexes, mais je crois qu'on peut dire que ça marche surtout pour les femmes. J'entends de loin les commentaires : "Ouais, bonjour le lieu commun, y' a pas que la beauté qui compte, bla bla bla...".

Oui, c'est vrai, on l 'a beaucoup dit. Puis on en est venu à accepter ce cynisme, qui est devenu de bon aloi dans les dîners en ville de la fin des années 90 (le revival Belle du Seigneur, suivi avec enthousiasme - voire plagiat revendiqué - par Beigbeder dans L'amour dure trois ans... non, Frédéric, je te charrie !). On s'est rendu compte que beaucoup de nos pensées non avouées pouvaient être cautionnées ainsi. On peut très bien penser comme Cohen quand on a vingt ans et qu'on est jeune et belle/beau. C'est facile, d'ailleurs. Et même si on n'est pas beau, on a pour soi la jeunesse, qui est une parure à elle seule (là, c'est moi qui plagie, mais j'ai oublié qui).

Mais en fait, il me semble qu'il y a une distinction à faire. Il y a les filles sur qui je me retourne dans la rue et celles dont je tombe amoureuse (là, j'emploie le je philosophique, en vrai je suis bien élevée et ne me retourne jamais sur une jolie fille, qui a dit "mon œil, hypocrite" ?). Je fais juste la remarque d'expérience : plus je grandis et plus je m'aperçois que le monde est plein de belles filles (et de beaux garçons) presque à nous saturer la vue. La beauté finit par perdre sa valeur. Je me demande alors pourquoi une top-model en retraite (mais pas mal conservée si vous voulez mon avis) fait encore vendre des voitures. Est-ce que les gens ne voient pas qu'il y a trop de belles femmes et pas assez de femmes bien ? Ras-le-bol, de voir des beaux corps en trois mètres sur quatre partout dans le métro.

On ne peut pas continuer de désirer la beauté. On n'aime jamais la beauté. Platon a raison de nous dire que l'amour porte toujours sur quelque chose de plus haut. Il est peut-être nécessaire de redonner leur sens à ces propos, qu'on étudie en terminale et puis qu'on oublie. C'est vrai que la voiture que j'ai évoquée est un bien matériel, et que la top-model est mise sur le même plan. On ne nous demande pas de l'aimer, elle, mais d'aimer la bagnole. Et j'ai beau chercher, je ne vois toujours pas le lien. Seul Pygmalion était amoureux de la beauté, mais aujourd'hui, il ne serait pas un mythe tout au plus un banal fétichiste.

Voilà, maintenant le monde semble donner raison à Cohen, mais il devrait le lire un peu mieux. Les deux seuls vrais amoureux de Cohen, ce sont ces deux vieillards édentés dont il parle dans un livre moins connu, qui ne sont ni beaux ni jeunes, et qu'on envie tous. Quant à la publicité qui surexpose la beauté féminine, elle ne me fait plus acheter grand-chose, surtout pas une voiture, non mais.