Ce sont des
enfants qui nous ont condamnées. En bas, tels les soldats d'une triste
apocalypse qu'on croyait révolue, ils nous attendent pour la mise
à mort.
Ils ont crié, je te crèverai !
Mon amour a peur, elle ne veut pas mourir, elle ne veut pas que je
meure, elle veut vivre comme n'importe quelle femme, avoir un enfant
lui dire que chaque être humain est libre de vivre comme il est, sans
mentir, fier d'être fidèle à lui-même et de respecter
les autres. Mais en bas dans la rue, ils en ont décidé autrement.
La mort pour ceux et celles qui ne leur ressemblent pas. Ils sont
si pauvres qu'ils ne peuvent accepter la richesse que leur offre la
différence des autres, je ne le crois pas.
Je n'ai jamais fait de mal aux autres et mon amour ne travaille qu'à
être utile à ceux à qui elle apprend un métier. Mais ils ont décidé
que nous devions disparaître, et nous sommes prisonnières de ces quatre
murs. Pour sortir il faut affronter la peur, les insultes et les jets
de pierres. D'autres me diront que ce n'est pas possible, que nous
vivons dans un monde moderne où les homosexuels ont des droits et
que personne ne peut les menacer.
À ceux-là, je répondrai que les droits n'ont aucun pouvoir
contre une pierre lancée ou un habile coup de rasoir. Et personne
ne peut rien faire, la police veut des noms. Bien sûr, c'est évident,
avant de nous agresser, ils nous ont tous tendu leurs papiers !!!
Alors voilà, c'est regrettable, ça ne devrait pas arriver. Non, mais
ça arrive, et nous vivons dedans !!! Vous me direz qu'il faut être
prudentes, ou bien déménager (ce que nous allons faire) . Mais on
nous chasse de chez nous, bordel ! Vous croyez vraiment que c'est
un phénomène isolé ? Alors pourquoi avez-vous aussi peur lorsque vous
venez chez moi ?
D'autres encore me parleront de différences culturelles ou ethniques.
Laissez vos propos Rank Xerox au vestiaire. Aucune religion, aucune
culture ne prêche une telle haine. Et que personne ne vienne me dire
que l'Islam ne tolère pas l'homosexualité, on vit mieux son homosexualité
à Marrakech que dans le 19ème arrondissement, et, par ailleurs, j'ignorais
que les antillais, les auvergnats, les bretons et les parisiens étaient
aussi islamiques.
Arrêtons de nous voiler la face, la haine de la différence n'a jamais
rien eu à voir avec la culture ou la religion. C'est simplement le
fruit de la bêtise humaine, d'un complexe d'infériorité qui voudrait
bien se guérir en éliminant touts ceux qui n'en sont pas atteints.
Une haine destructive et maladive générée par l'ennui.
Je ne pleure pas seulement pour moi. J'ai peur pour tous les gays,
pour toutes les lesbiennes, pour tous les transsexuels, pour tous
les travestis, pour toutes les femmes seules, pour les plus faibles,
pour les handicapés, j'ai peur pour vous, si demain, ils changeaient
de quartier, si ce soir il s'installaient sous vos fenêtres.
Vous aussi, vous laisseriez faire parce que personne ne peut se battre
seul contre vingt mecs fanatisés, pleins de haine et sûrs d'avoir
la raison et la morale pour eux.
Alors c'est comme ça et on se tait ! sans se rendre compte que c'est
le nazisme dans sa plus simple expression que nous laissons s'installer
sous nos fenêtres.
Pourtant, on s'était bien dit en pensant au Veld'hiv que nous n'aurions
pas laissé partir nos voisins pour la mort ! Nous sommes tous responsables,
parce qu'ensemble on est bien plus forts que tous ces mômes.
Parce que ce n'est pas aux enfants de faire la loi, mais aux adultes
de donner aux plus jeunes le sens des richesses de cette vie. Je sais,
j'ai l'air d'une vieille conne en parlant comme ça, mais franchement
nous n'avons pas un peu l'air débile de rester là à trembler devant
des mômes. À nous gaver de belles théories parfaitement vraies, mais
tout à fait inutiles. Car bien sûr toutes ces théories sont vraies,
nos agresseurs vivent bien dans une économie parallèle, où la journée
de travail leur rapporte un mois de mon salaire, et bien sûr que cette
économie de la came arrange ceux qui nous gouvernent.
Bien sûr que mes agresseurs ne trouveront pas facilement de boulot
même s'ils le désiraient, le racisme sévit aussi chez les employeurs.
C'est sûr que lorsque l'on vit à dix dans deux pièces, on n'a pas
envie de rester chez soi pour faire ses devoirs, oui c'est vrai, les
parents qui ne parlent pas francais et qui sont exploités par des
patrons esclavagistes n'ont pas les armes nécessaires pour faire taire
la haine de leurs enfants. Je connais la cruauté du monde d'ou vient
la haine que je subis, et je suis prête à donner de mon temps et de
mon énergie pour aider ces enfants à sortir de leur vie de damnés,
mais je ne veux pas être la martyre de leur cause.
Ni ma mort ni celle de mon amante ne leur apporteront rien. J'ai bien
plus à leur apprendre vivante que morte.
Alors je lance un appel à tous ceux et celles qui veulent bien m'entendre,
n'attendez pas comme moi d'avoir un glaive au-dessus de la tête pour
réagir, appelez moi, écrivez moi, regroupons nous, seule je ne peux
rien faire d'autre qu'attendre qu'un jour un enfant me tue sans même
savoir ce qu'il est en train de faire, sans même se rendre compte
qu'il gâche sa vie en arrêtant la mienne.