Vous en avez entendu parler de Chirine Ebadi ? Sans doute. Mais avez-vous
fixé ce nom? L'avez-vous au contraire oublié ? Et puis… c'est un homme
ou une femme ? Chirine… drôle de blaze.
Drôle de nom, oui, pour une drôle de bonne-femme. Chirine Ebadi a
56 ans, c'est elle qui a reçu cet année le prestigieux prix Nobel
de la paix. Ah, je vois à vos yeux que vous y êtes.
C'est bien ça. Elle est iranienne. Tout le monde s'est extasié sur
une nomination qu'elle n'avait pourtant pas sollicitée. Elle ne sait
même pas qui a fait acte de candidature pour elle.
Peu importe. Ce prix récompense, à juste titre, une femme dont le
combat pour le respect des droits de l'homme, de la femme et de l'enfant
dans son pays ne date pas d'hier. En fait, ça a commencé dès 1974,
sous le régime du Shah. Elle a été la première femme magistrat au
tribunal de Téhéran.
En 1979, avec le retour de Khomeyni et la révolution islamique, elle
a été obligée de quitter ce poste car les femmes n'étaient plus autorisées
à siéger en tant que magistrat, trop sensibles, disait-on, pour ce
type de fonction. Elle est devenue alors avocate. Bien lui en a pris
car c'est justement à cette période sans doute que les hommes et les
femmes ont eu le plus besoin de gens intègres pour les défendre. De
fait, Chirine Ebadi est une célébrité. Tous ceux qui ont eu affaire
à elle ont salué sa nomination avec une joie extasiée sincère. Combien
de prisonniers politiques lui doivent la vie ? Combien de filles peuvent
maintenant aller à l'université de Téhéran parce qu'elle s'est battue
depuis plus de 25 ans pour faire valoir sur place qu'islam et droits
de la personne humaine n'étaient pas incompatibles.
Vue de chez nous, sa démarche peut surprendre : elle n'a pas quitté
le pays ; elle n'a pas rejeté en hurlant l'obligation de porter le
voile ; elle n'a pas rué dans les brancards de la loi coranique. Elle
procède autrement. De l'intérieur. Elle est la vis qui taraude le
droit et les lois de son pays pour les redresser et leur redonner
forme humaine. C'est un combat sans spectacle, mais efficace. Et,
qu'on ne s'y trompe pas, il n'est pas sans risque. En 2000, elle a
été arrêtée et incarcérée pendant 25 jours puis condamnée à de la
prison ferme pour avoir enquêté sur les disparitions suspectes d'opposants
politiques. Sa peine n'a été commuée en amende qu'à la suite d'une
campagne de protestation internationale.
A l'heure où nos éminents dirigeants se disposent à pondre une loi
destinée, officiellement, à rappeler le principe de la laïcité à l'école,
officieusement, à simplifier la gestion des cas des jeunes filles
désirant porter le voile jusque dans leurs lycées, il n'est pas inintéressant
de rapprocher les deux phénomènes. A l'autre bout de la planète, des
femmes se battent en risquant gros pour l'égalité, le respect de leur
humanité. Ici, juste à côté, des gamines revendiquent le respect de
leur spécificité culturelle et religieuse.
Je vois se froncer quelques sourcils. Ne sont-elles pas manipulées
par d'affreux ayatollahs déguisés en grands frères protecteurs ? Ne
sont-elles pas complètement sous domination masculine, privées d'une
liberté à laquelle elles ont pourtant droit ? Ne se fourvoient-elles
pas totalement, inconscientes qu'elles sont, en faisant le jeu d'hommes
qui ne veulent que les asservir ? Et n'y a-t-il pas provocation de
leur part, récupérée par des islamistes moins bien intentionnés qu'ils
ne l'avouent ?
C'est possible. C'est fort possible. Malgré cela, cette voie relève
de leur seul choix. Et si cela passe par le port du voile… c'est que
le problème est d'un autre ordre que purement religieux. Car il est
évident que, dans notre monde, le port du voile est un enfermement.
Ce qui avait permis aux femmes du monde arabe de pouvoir sortir de
chez elles il y a un siècle et plus, ce qui a été en terre d'islam
un instrument de libération, est ici une marque d'exclusion, de mise
en retrait. "Ne regardez pas la femme, la femme ne vous regarde pas".
La femme est invisible. Elle doit le rester, même dans notre monde
voyeur.
Hé oui ! C'est cela. Notre monde est celui de l'image. L'islam ne
peut s'accommoder d'un tel étalage. On en pense ce qu'on veut. La
fille voilée ne s'identifie pas aux filles dénudées vantant la carrosserie
de chez Renault ou le parfum de chez truc-bidule. Elle vit dans ce
monde, elle a un portable comme vous, mais elle redoute ces images
qui la dévoilent dans le regard d'hommes de son monde dont elle sait
qu'il est empreint de frustrations, violent, insupportable. Alors,
elle se voile. Elle disparaît à leurs yeux, elle rentre sous terre,
dans les murs. Elle revendique ce droit-là parce qu'elle se sent menacée.
La jeune fille musulmane voilée est agressée par ce que nous pensons
qu'elle doit être. Elle est blessée dans une situation à l'équilibre
ô combien délicat.
Alors une loi ? Et si nous regardions dans quel monde nous vivons
? Si nous regardions la femme dans notre société ? Si nous regardions
quelle marge de manœuvre il lui reste, quand elle est coincée entre
l'attente d'hommes de sa culture qu'elle ne pourra contourner et l'attente
d'une société où elle a de moins en moins de chances (et il suffit
qu'elle le pense, il n'est pas nécessaire que ce soit une vérité statistique)
d'entrer. Une loi
La loi servira peut-être d'embâcle, mais tout fleuve trouve à s'écouler
et celui du malaise comme les autres. Car rien ne les force à porter
le voile. Elles choisissent cela en pensant trouver refuge. La belle
République dont nous sommes fiers n'est pas cela pour elles. Elle
n'est qu'un monde hostile où elles ne pensent trouver que le rejet.
Elles décident donc d'une autre appartenance, même si celle-là nous
semble les éloigner à jamais de toute liberté à nos yeux. Ce n'est
pas notre point de vue qui compte, mais le leur. Et une loi n'y changera
rien.
Il faut cesser de diaboliser l'islam. Donnez une place sociale à tous
ces jeunes de la xième génération de l'immigration et ces problèmes
mineurs disparaîtrons. Ils ne sont que l'emblème d'une société qui
ne fonctionne que pour profiter à ceux qui la dirigent. L'exemple
de Chirine Ebadi en début de ce papier pourrait bien nous donner à
réfléchir. Ce n'est pas en tournant le dos aux difficultés et en tapant
de loin sur un vague clou qui ne veut décidément pas s'enfoncer dans
un bois trop dur qu'on va régler les difficultés. Sans doute serait-il
temps de considérer que cette société où les jeunes d'une autre religion
se font manipuler parce qu'ils sont très mal à l'aise est la Nôtre.
Il nous appartient donc de faire autrement, de l'intérieur, et non
d'accuser un grand méchant loup barbu d'être la cause de tous nos
soucis. Car tant que nous ne verrons les choses que du point de vue
des conséquences, les mêmes causes produiront les mêmes effets… pernicieux.