L'islam et les femmes, Nième épisode





Femme voilée, de Sophie Dumont



Vous en avez entendu parler de Chirine Ebadi ? Sans doute. Mais avez-vous fixé ce nom? L'avez-vous au contraire oublié ? Et puis… c'est un homme ou une femme ? Chirine… drôle de blaze.
Drôle de nom, oui, pour une drôle de bonne-femme. Chirine Ebadi a 56 ans, c'est elle qui a reçu cet année le prestigieux prix Nobel de la paix. Ah, je vois à vos yeux que vous y êtes.
C'est bien ça. Elle est iranienne. Tout le monde s'est extasié sur une nomination qu'elle n'avait pourtant pas sollicitée. Elle ne sait même pas qui a fait acte de candidature pour elle.
Peu importe. Ce prix récompense, à juste titre, une femme dont le combat pour le respect des droits de l'homme, de la femme et de l'enfant dans son pays ne date pas d'hier. En fait, ça a commencé dès 1974, sous le régime du Shah. Elle a été la première femme magistrat au tribunal de Téhéran.

En 1979, avec le retour de Khomeyni et la révolution islamique, elle a été obligée de quitter ce poste car les femmes n'étaient plus autorisées à siéger en tant que magistrat, trop sensibles, disait-on, pour ce type de fonction. Elle est devenue alors avocate. Bien lui en a pris car c'est justement à cette période sans doute que les hommes et les femmes ont eu le plus besoin de gens intègres pour les défendre. De fait, Chirine Ebadi est une célébrité. Tous ceux qui ont eu affaire à elle ont salué sa nomination avec une joie extasiée sincère. Combien de prisonniers politiques lui doivent la vie ? Combien de filles peuvent maintenant aller à l'université de Téhéran parce qu'elle s'est battue depuis plus de 25 ans pour faire valoir sur place qu'islam et droits de la personne humaine n'étaient pas incompatibles.

Vue de chez nous, sa démarche peut surprendre : elle n'a pas quitté le pays ; elle n'a pas rejeté en hurlant l'obligation de porter le voile ; elle n'a pas rué dans les brancards de la loi coranique. Elle procède autrement. De l'intérieur. Elle est la vis qui taraude le droit et les lois de son pays pour les redresser et leur redonner forme humaine. C'est un combat sans spectacle, mais efficace. Et, qu'on ne s'y trompe pas, il n'est pas sans risque. En 2000, elle a été arrêtée et incarcérée pendant 25 jours puis condamnée à de la prison ferme pour avoir enquêté sur les disparitions suspectes d'opposants politiques. Sa peine n'a été commuée en amende qu'à la suite d'une campagne de protestation internationale.

A l'heure où nos éminents dirigeants se disposent à pondre une loi destinée, officiellement, à rappeler le principe de la laïcité à l'école, officieusement, à simplifier la gestion des cas des jeunes filles désirant porter le voile jusque dans leurs lycées, il n'est pas inintéressant de rapprocher les deux phénomènes. A l'autre bout de la planète, des femmes se battent en risquant gros pour l'égalité, le respect de leur humanité. Ici, juste à côté, des gamines revendiquent le respect de leur spécificité culturelle et religieuse.

Je vois se froncer quelques sourcils. Ne sont-elles pas manipulées par d'affreux ayatollahs déguisés en grands frères protecteurs ? Ne sont-elles pas complètement sous domination masculine, privées d'une liberté à laquelle elles ont pourtant droit ? Ne se fourvoient-elles pas totalement, inconscientes qu'elles sont, en faisant le jeu d'hommes qui ne veulent que les asservir ? Et n'y a-t-il pas provocation de leur part, récupérée par des islamistes moins bien intentionnés qu'ils ne l'avouent ?

C'est possible. C'est fort possible. Malgré cela, cette voie relève de leur seul choix. Et si cela passe par le port du voile… c'est que le problème est d'un autre ordre que purement religieux. Car il est évident que, dans notre monde, le port du voile est un enfermement. Ce qui avait permis aux femmes du monde arabe de pouvoir sortir de chez elles il y a un siècle et plus, ce qui a été en terre d'islam un instrument de libération, est ici une marque d'exclusion, de mise en retrait. "Ne regardez pas la femme, la femme ne vous regarde pas". La femme est invisible. Elle doit le rester, même dans notre monde voyeur.

Hé oui ! C'est cela. Notre monde est celui de l'image. L'islam ne peut s'accommoder d'un tel étalage. On en pense ce qu'on veut. La fille voilée ne s'identifie pas aux filles dénudées vantant la carrosserie de chez Renault ou le parfum de chez truc-bidule. Elle vit dans ce monde, elle a un portable comme vous, mais elle redoute ces images qui la dévoilent dans le regard d'hommes de son monde dont elle sait qu'il est empreint de frustrations, violent, insupportable. Alors, elle se voile. Elle disparaît à leurs yeux, elle rentre sous terre, dans les murs. Elle revendique ce droit-là parce qu'elle se sent menacée. La jeune fille musulmane voilée est agressée par ce que nous pensons qu'elle doit être. Elle est blessée dans une situation à l'équilibre ô combien délicat.

Alors une loi ? Et si nous regardions dans quel monde nous vivons ? Si nous regardions la femme dans notre société ? Si nous regardions quelle marge de manœuvre il lui reste, quand elle est coincée entre l'attente d'hommes de sa culture qu'elle ne pourra contourner et l'attente d'une société où elle a de moins en moins de chances (et il suffit qu'elle le pense, il n'est pas nécessaire que ce soit une vérité statistique) d'entrer. Une loi…

La loi servira peut-être d'embâcle, mais tout fleuve trouve à s'écouler et celui du malaise comme les autres. Car rien ne les force à porter le voile. Elles choisissent cela en pensant trouver refuge. La belle République dont nous sommes fiers n'est pas cela pour elles. Elle n'est qu'un monde hostile où elles ne pensent trouver que le rejet. Elles décident donc d'une autre appartenance, même si celle-là nous semble les éloigner à jamais de toute liberté à nos yeux. Ce n'est pas notre point de vue qui compte, mais le leur. Et une loi n'y changera rien.

Il faut cesser de diaboliser l'islam. Donnez une place sociale à tous ces jeunes de la xième génération de l'immigration et ces problèmes mineurs disparaîtrons. Ils ne sont que l'emblème d'une société qui ne fonctionne que pour profiter à ceux qui la dirigent. L'exemple de Chirine Ebadi en début de ce papier pourrait bien nous donner à réfléchir. Ce n'est pas en tournant le dos aux difficultés et en tapant de loin sur un vague clou qui ne veut décidément pas s'enfoncer dans un bois trop dur qu'on va régler les difficultés. Sans doute serait-il temps de considérer que cette société où les jeunes d'une autre religion se font manipuler parce qu'ils sont très mal à l'aise est la Nôtre. Il nous appartient donc de faire autrement, de l'intérieur, et non d'accuser un grand méchant loup barbu d'être la cause de tous nos soucis. Car tant que nous ne verrons les choses que du point de vue des conséquences, les mêmes causes produiront les mêmes effets… pernicieux.



Leïla


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